Secouer la citrouille de Jerome Rothenberg par Christian Désagulier

Les Parutions

15 mars
2016

Secouer la citrouille de Jerome Rothenberg par Christian Désagulier

 

Questions de traduction (2) : que reste-t-il ?

 

Si le poème est le produit d’un certain usage de la langue à des fins qui dépassent l’entendement, il va de soi qu’un poème est intraduisible, que l'introduction d'une langue dans la bouche de l'autre est un baiser passionné mais de lépreux..

L’idiome d’arrivée ne peut sauvegarder l’entendement de l’idiome de départ : le passage d’une langue à l’autre, ne peut asymptotiquement parvenir qu'à détendre la corde de l’arc du poème dont les flèches font sens de sons..

Jerome Rothenberg s’était distingué en 1969 avec la publication de The Technicians of the Sacred, une anthologie mondiale de textes primordiaux au caractère sinon sacré, déclaré comme tels, traduits en anglo-américain, c’est à dire repris pour l'essentiel de consignations ethnologiques dont il avait mis en perspective le caractère universel par rapprochements interculturels (1).

Il n’est pas improbable que le succès de cet ouvrage, au delà de l’intérêt d’époque (1969) pour des cultures qui offraient une croyance alternative au matérialisme proliférant, antinaturel – que l'appellation de cultures animistes recouvrent peu ou prou - il n’est pas improbable que le succès de cet ouvrage soit pour une bonne part dû à son titre malicieux : titre problématique au message paradoxal en ce que l'ouvrage voulait prôner de communauté culturelle universelle à partir du moment où l'on suggère dès le titre que le sacré reposerait sur une technique de production qui aurait des accointances avec la poésie, quand justement ces énoncés nous disent que c’est leur production même qui est sacrée, dont la matérialisation vocale requiert des conditions tout sauf publiques, antithétiques de la publication d’un livre..

Textes de techniciens du sacré, si jamais «sacrés» ces textes sont à la base, car nous savons aussi, en nos contrées qui s’efforcent d’en effacer jusqu'aux traces mnésiques, ces empreintes de pattes d'oiseaux –huppe ou albatros - qui s'efforcent de les esthétiser pour mettre le sacré à distance respectable, sachant que ce qui relève du sacré relève du secret et ce n’est certes pas aux ethnologues de bonne volonté (Washington Matthews, Samuel Rafinesque, Franz Boas, pour les premiers..) envoyés spéciaux malgré eux du colonisateur que le colonisé, spolié, massacré, rescapé, parqué, les révèlera : question de confiance. Et si remonter aux sources consiste à traduire d'après le Walam Olum (2) comme font J. Rothenberg en Shaking the pumpkin ou Florence Delay et Jacques Roubaud En agitant la calebasse dans Partition rouge (3) ou Anne Talvaz dans Secouer la citrouille, il y a tout à re-douter (4)..

 Ce que la répondante a dit à Franz Boas en 1920 (Keresan)

 Il y a longtemps sa mère
dut chanter cette chanson et ainsi
elle devait moudre à ce rythme
du maïs le peuple aussi a un chant
il est très bon
je ne le dirai pas

(version anglaise d'Armand Schwerner)

 A la suite de ce premier opus, J. Rothenberg récidiva en 1971 avec Shaking the pumpkin : Traditional Poetry of the Indian North Americas en posant The Technicians sous le microscope et en focalisant sur les textes provenus des peuples Inuits et Indiens d'Amérique.. Ainsi défilent des traductions de textes en provenance des peuples Apache, Aztèque, Cherokee, Cheyenne, Crow, Iroquois, Kwakiutl, Pueblo d'Acoma, de Laguna, Maya, Navajo, Nootka, Oglala, Ojibwa, Pawnee, Salish, Skagit, Sioux, Tlingit, beaucoup d'autres..

Cela après qu'il eut probablement réalisé la monstruosité du défi et la faiblesse heuristique de The Technicians, forgeant au passage le concept de traduction totale, lequel relèverait d’une tentative désespérée de retenir le sens et la puissance prosodique incantatoire, la dimension «poétique» des textes des premiers occupants américains..

Ce qui suppose déjà de partager la conception que l’on se fait de la poésie, de considérer poésie et poème comme des synonymes : «… la variété des poètes tribaux était encore plus impressionnante, lorsqu’on évitait une définition fermée du poème à l’européenne et qu’on travaillait de manière empirique ou par analogie avec les expérimentations contemporaines, qui visaient à briser les limites (poésie concrète, poésie sonore, poésie multimédia, happenings, etc…». Sauf que J. Rothenberg dans sa préface ne donne pas la définition ni de la poésie ni du poème fermé européen..

Ce qui suppose ensuite de faire confiance à l’anthologiste quant au caractère poétique initial des textes recueillis, poétique selon sa conception que l'on devine en creux, dont on peut légitimement se demander si elle est partagée par les natifs eux-mêmes, porteurs investis de cette mémoire rouge, orateurs héritiers naturels de ces récits, chants, prières, visions, rêves, passés à l'écrit par des ethnologues et poètes blancs, quand on sait que la saisie de la poéticité d'une langue réclame une maîtrise presque maternelle d'elle - textes donc ou poèmes peut-être, retravaillés par des poètes américains : ainsi le passage de l'oral à l'écrit opère-t-il une première traduction : une première réduction..

A quoi s’ajoute cette position de principe dont on craint qu’elle ait obvié irrémédiablement l’authenticité de ces corpus, celle de porter un héritage énigmatique, sacré, et sacrant quoi qu'on en dise, à la compréhension sensible d’un public non amérindien par les moyens de la séduction prosodique : « Contrairement à Techniciens, la présente anthologie est essentiellement l’œuvre de poètes … Dans chaque cas, la voix du traducteur est différente, et c’est ainsi que cela doit être. Le traducteur – s’il espère obtenir un résultat aussi intéressant que l’original, doit faire passer le sens de l’original dans sa propre langue et en faisant usage de sa propre voix. Il n’est pas nécessaire d’abandonner sa personnalité… au contraire, le poète peut la développer dans le cadre de la traduction comme dans celui de ses autres travaux. C’est ce que font depuis toujours les grands poètes traducteurs – Catulle, Chaucer, Marpa, Pound…»

On ne saura donc pas si les textes des natifs présentent un caractère poétique originel puisque les traducteurs sont délibérément encouragés à poétiser ce qui ne l'est peut-être pas selon nos conceptions de la poésie fermée à l'européenne (?) ou antithétiquement élargie à la blanche américaine ? - il y a ces photographies du Black Mountain College, le « Collège de la Montagne Noire », au caractère toutes plus idylliques les unes que les autres : cette jeunesse uniforme, à l'uniformité appliquée et joyeuse, ne laissent pas d'inquiéter (5) - quand l'indienne façon d'agir les pouvoirs de la parole relie la terre au ciel au moyen de signes de fumée..

Et si poèmes ils sont encore moins selon la conception des natifs, selon quelles conceptions de langue ancestrale ces textes relèveraient, et qui sait, peut-être partageraient avec l'européenne soi-disant recroquevillée sur elle-même, comparée à l'américaine métasodique - ou si le poème amérindien nous restitue une poétique spécifiquement amérindienne dont on peut douter que les poésies sonores d'aujourd'hui soient une forme d'expression parvenue jusqu'à nous sans solution de continuité : poèmes qui relèvent des poéto-locuteurs davantage que des locutés par le grand Manido, investis des pouvoirs de la parole qui révèlent..

Poèmes rouges anonymes traduits par des poètes blancs signataires : au-delà du travail de publication orchestré par J. Rothenberg – la seule véritable «révélation» qui est faite, la publication de ce travail inspiré de - si l'ouvrage paye légitimement tribu de droits d'auteurs à la communauté de ses traducteurs, amérindiens et américains – tribu somme toute très symbolique on devine, mais le symbolique n'est-t-il pas la moitié de la vie ? - comment a-t-il été répondu à la question des droits d'auteurs premiers, ceux des représentants des communautés auxquelles ce corpus appartient selon nos lois, qui ne leur appartient pas selon les leurs où ils sont en transit verbal, quel tribunal est-il compétent dans ce cas pour juger ce qui aboutit à la commercialisation d'un livre : quid de l' habeas corpus des natifs ?

Que reste-t-il ? Traduire un poème est opérer une division dont il convient de poser l'ensemble des termes de l'opération : l'original dividende auprès de la tentative de quotient, possible traduction en minimisation du reste aussi posé, juste à côté.. Reste qui jamais n'égale zéro sauf à diviser le poème par l'infini, c'est à dire à renaître par métempsychose dans sa langue d'origine plus (+) être poète, plus hypothétique encore : le moindre des devoirs envers le lecteur, libre à lui de faire ensuite l'hypocrite diviseur..

Mais quand il s'agit d'une traduction de traductions ? Remonter aux sources primordiales et traduire, c'est à dire reposer la division ; ceci exécuté, refaire une traduction à l'envers et comparer les restes « puis effacer un à un tous les barreaux..», les parenthèses hypothétiques..

Ou bien, toutes hypothèses de départ explicitées, que le texte dont il s'agit est déjà le produit d'une traduction suivant tel protocole, qu'il sera considéré comme un texte d'auteurs ayant travaillés ex nihilo, reposer la division, dividende, reste et quotient puis retraduire à l'envers et comparer encore une fois les restes, et si le poème « chante, c'est bon signe »..

Par transitivité, plus juste aurait donc été d’intituler l'ouvrage anthologique dans la traduction d'Anne Talvaz : «Traduction de traductions de chants et dits traditionnels..» - la première au singulier, de la langue anglo-américaine vers la française, les secondes au pluriel, des multiples langues sources amérindienne vers l'anglo-américaine, Shaking the pumpkin..

Réalisée avec la collaboration de Christophe Lamiot Enos, la traduction d'Anne Talvaz (6) parvient à rendre la variété des styles des poètes américains tout en secouant la citrouille autant qu’il est possible, avec une réjouissante créativité de solutions, si l'on veut bien pour s'en convaincre, lire Shaking the pumpkin ou le Wolum Olum auprès des siennes et comparer les restes, pour satisfaire les esprits ! (7)..

 FORMULES MAGIQUES

 Dans les tout premiers temps,
quand les humains et les animaux vivaient ensemble sur terre,
un humain pouvait devenir un animal s'il le voulait
et un animal pouvait devenir un humain.
Tantôt ils étaient humains
et tantôt animaux
et il n'y avait pas de différence.
Ils parlaient tous la même langue.
C'était l'époque où les mots étaient comme des formules magiques.
L'esprit humain avait des pouvoirs mystérieux.
Un mot prononcé par hasard
pouvait avoir d'étranges conséquences.
Il prenait vie soudain
et ce qu'on voulait voir arriver pouvait arriver -
il suffisait de le dire.
Personne ne pouvait l'expliquer :
C'était ainsi.

 (d'après Nalungiaq, Inuit)

 Questions de traduction sont questions poéthiques ..



_______________________________________________

 

(1)The Technicians of the Sacred, Technicians of the Sacred, A Range of Poetries from Africa, America, Asia, Europe and Oceania (1968) Voir poezibao « Questions de traduction (1) : Comment écrire avant, comment traduire après »

(2) The Lenâpé and their legends : with the complete text and symbols of the Walam olum, a new translation, and an inquiry into its authenticity, https://archive.org/details/lenptheirleg00brin

(3) Partition rouge. Poèmes et chants des Indiens d'Amérique du Nord, Florence Delay et Jacques Roubaud, SEUIL (1988)

(4) Ainsi est-il maintenant acquis que les travaux de Marcel Griaule, aussi ethno-poétiques soient-ils, sont tissus de billevesées comme le révèlent les ethnologues dogons qui se sont réappropriés leur culture : il ne faut pas prendre les confidences des marabouts, griots, sorciers, guérisseurs, détenteurs patentés de bouche à oreille de cosmogonies et de généalogies pour argent comptant : les dieux ne sont pas faits d’eau mais d’argile..

(5) Black Mountain College - Art, Démocratie, Utopie, Jean-Pierre Cometti & Eric Giraud, PUR (Presses Universitaires de Rennes)-cipM (2014) et Black Mountain College, An interdisciplinary experiment, Spector Books (2016)

(6) Traductrice émérite avec Pierre Martory de Quelqu’un que vous avez déjà vu, John Ashbery, POL (1993)

(7) W. Matthews qui parvint à rompre le cordon de sécurité des cérémonies secrètes Navajo, cérémonies à usage médicinal sensées guérir de la surdité comme de la cécité ou de la paralysie, mourut sourd et paralysé : aurait-il été victime de la colère du Chant de la nuit ou de son insistance auprès du shaman Natloi (le Rieur) qui lui octroya un laisser-passer ?