Sortir du noir de Georges Didi-Huberman par Jean-Paul Gavard-Perret

Les Parutions

13 nov.
2015

Sortir du noir de Georges Didi-Huberman par Jean-Paul Gavard-Perret

                                                         

 

                                                         Du trou noir de l'histoire

 



 
 
L’univers ne se souvient pas d’être né. Mais chaque être vivant-parlant peut devenir son conteur premier si comme Didi-Huberman le souligne à propos du réalisateur du « Fils de Saul », tout est requis d’un recommencement au moment de la disparition du monde, de dieu en un chaos.
Dans le film de Lazlo Nemes le corps le regarde et par le mouvement de son regard le dessine. Il est comptable aussi avec le toucher qu’une image carrée, en plan rapproché où la diégèse est à peine visible dans le fond d’une pellicule argentique révèle. Ce « toucher » crée une vibration. Elle renvoie l’ombre à la lumière qui devient l’œil sur le monde de l’abîme. Le film, rappelle Didi-Huberman,  est sa « peinture » incessamment active. Et si le travail de l’art a commencé dans la nuit des cavernes le réalisateur le replonge dans l’apparition d’un gouffre où se dessine comme l’inenvisageable.
Toute grande œuvre est « du » monstre qui devient « la » monstre du déferlement dans le temps.  Didi-Huberman l’évoque  à propos du « Fils de Saul »  parce qu’il fait voir ce qui n’est perçu par aucun regard, mais qui se trouve déjà  fictivement perçu par  l’inconscient et ressurgit depuis un petit nombre de millénaires voire quelques milliards d’années. Le récit règne ici sur un univers sur-venu. Celui-ci se découvre comme puissance active, mais effectivement absente. Car le langage est celui même de la contradiction pensée : acte éternel se produisant dans le temps.
Le récit trace en termes de durée ce qui avait été dessiné en termes d’espace. Ce sera comme le dessin abstrait de la narration d’un visage saisi en gros plan, caméra à l’épaule à 60 cm du visage de l’acteur devenu actant qui représente le message adressé aux vivants et survivants. C’est pourquoi Didi-Huberman peut écrire à juste titre  que ce film : « ... crée de toutes pièces, à contre-courant du monde et de sa cruauté, une situation dans laquelle un enfant existe, fût-il déjà mort. Pour que nous-mêmes sortions du noir de cette atroce histoire, de ce “ trou noir ” de l’histoire. »