Suite Suisse d'Hélène Bessette par Samuel Lequette

Les Parutions

27 juin
2008

Suite Suisse d'Hélène Bessette par Samuel Lequette

La romancière aux allumettes









Il arrive que la découverte ou la redécouverte d'une œuvre modifie le point de vue que l'on portait jusqu'alors sur une époque de l'histoire littéraire, et du même coup sur le répertoire des formes et des esthésies auxquelles on l'avait traditionnellement associée. Suite suisse est un tel événement.
Hélène Bessette apparait comme un « chaînon-manquant » dans l'histoire récente de la littérature française. Les rééditions du Bonheur de la nuit, de Materna et aujourd'hui de Suite suisse invitent, après un suspens, à une relecture du présent : c'est un acte contemporain et un appel à l'interprétation.

Lire Bessette, à voix haute ou à voix tue, c'est faire l'épreuve d'une appropriation vouée à l'impossible. Roman écrit en monologue. En discours intérieur. Les rythmes et les gestes énonciatifs s'expérimentent et se réfléchissent dans l'espace imaginaire ouvert par la lecture. Ils sont la projection d'événements mentaux focalisés par la narratrice et les personnages (l'auteur ?). Cinéma intérieur et invisible, cosa mentale libérée des contraintes physiques de la perception.

Je craque une allumette. Dans la fumée légère. Ecran fabuleux. J'ai vu les uns les autres. La petite flamme de mon allumette a tremblé. Ou bien ce sont mes lèvres qui tremblent ? Résultat. Elle s'éteint. Je ne vois plus rien.

Craquer une allumette permet à Fifi Bess d'imaginer son destin, la flamme pâle, menacée, apparaissant comme l'image de sa destinée.

Je craque une allumette. Rapide éclair dans l'ombre de mon inconnu. De mon futur proche.

Brève clarté toujours liée à une opacification et à une disparition du moi et de la réalité réapparaissant chaque fois dans le percevant de la parole perpétuellement relancée par elle-même.
S'impose lentement l'impression d'un déroulement, une succession d'images fixes créant un mouvement, des vitesses : une cinématique de la conscience. Les romans d'Hélène Bessette, mais aussi les discours théoriques qui les accompagnent (les entretiens avec Jean Paget, la revue Le Résumé), posent le problème des genres littéraires et de leur statut. Loin d'être un paradoxe ou un oxymoron de lettré, le « roman poétique » dont se réclame Hélène Bessette, est au contraire une pensée de l' « évolution littéraire », qui se concrétise dans le Manifeste et son groupe appelé ironiquement « le gang du roman poétique ».
Pour elle, le « poétique » ne correspond pas à un type de textes particulier, il engage une relation au monde. C'est la mise en forme d'une activité cognitive et symbolique, une expérience dans et avec le réel. L'irruption ou l'introduction du poétique dans le roman traduit la volonté de transformer un roman « figuratif » dominé par l' « ordre chronologique artificiel » en un roman « abstrait » intégrant « le jeu de l'esprit ». Le roman poétique se définit d'abord par soustraction : « Roman sans paysage » ; « Roman réduit à sa plus simple expression » ; « Un roman sans air et sans chanson aux personnages presque Anonymes. » ; « Roman sans espoir sans rêve affreusement opaque. » ; « Absence de héros ». Pour autant, le roman poétique n'est pas abandon ou refus du genre (poésie et roman sont maintenus), mais structuration d'une ambiguïté.

Prose mobile. La prose se transformera en Poésie, la Poésie en prose.

A de nombreuses reprises, contre la littérature dite « avant-gardiste » ou « de recherche » (la littérature de « décomposition »), Hélène Bessette insiste sur la lisibilité de ses livres, parlant de réalisme et de littérature « classiques ». Hélène Bessette souhaite engager une réflexion anthropologique sur la littérature :

Peut-être faudrait-il, d'abord, se pencher sur l'œuvre comme sur une œuvre humaine, qui essaye de donner une idée exacte de l'humanité prise dans un certain lieu, à un certain moment, et ceci écrit par quelqu'un qui est soi-même sous le coup de la connaissance de l'humain.

Le roman poétique est la traduction littéraire d'une époque.

Le langage « poétique » est forcément celui des Temps difficiles. Il est celui de la souffrance et l'expression quotidienne normale d'un Temps de guerre. Dans un monde bruyant angoissé, une phrase qui se fait entendre. Une phrase qui doit être lancinante et douloureuse.

Dès lors, le traitement de la syntaxe (la « grammaire » dit Bessette) est une opération critique, au sens où le rythme est construction d'un discours acéré, attentif au Monde et à l'Histoire.

L'action de Suite suisse pourrait se résumer ainsi : « Je vais au tea-room./Je mets Porgy./Je craque une allumette./And all./C'est à crever. ». Ou bien : l'écrivaine Fifi Bess vient en Suisse sans savoir pourquoi. « On ne vient pas en Suisse. Sans argent. Or je n'ai pas de passeport. Et je n'ai pas d'argent. Double énigme. ». Sinon pour oublier : « J'oublie de chercher du travail. J'oublie de faire venir de l'argent. J'oublie d'aller à la Police. J'oublie mon passeport mal réglé. ». L'histoire est simple, son personnage presque anonyme. Ici commence le roman. Histoire de la Romancière Fifi Bess, une inconnue. Fifi Bess : la romancière aux allumettes. Nulle allégorisation, mais la possibilité narrative pour Hélène Bessette, comme pour chaque écrivain, de raconter sa propre condition.