Terre sentinelle de Fabienne Raphoz par Tristan Hordé

Les Parutions

29 janv.
2014

Terre sentinelle de Fabienne Raphoz par Tristan Hordé

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   Comme Jeux d'oiseaux dans un ciel vide, publié en 2011, Terre sentinelle mêle des matériaux variés mais, cette fois, c'est tout le vivant et pas seulement les oiseaux qui est embrassé par le biais de quelques échantillons. Comme le précédent, ce livre est composé de manière rigoureuse. Avant 9 séquences titrées et numérotées, un poème au titre en anglais ("Deep mother") associe la mère, « noiroiseau » et la mort, et s'achève par un vers (allitérant et consonant) avec des oiseaux noirs, « les swifte [martinets] les suit les swallow [hirondelles] les strie ». La mère et la mort sont à nouveau dans la cinquième séquence, "Plus au bois", pivot du livre ; elle ne comprend que trois lignes : l'annonce de l'enterrement de Yvette R.[Raphoz], la mort d'un cerf, celle d'un chat piqué dans une clinique vétérinaire. Pivot : les séquences 1-4 sont consacrées aux animaux, les dernières, 6-9, à la région natale, la Haute-Savoie, précisément à la vallée de l'Arve ("de la gnature d'Arva, 6") et, ensuite, aux proches.

   Comment ça commence ? Par "Ur", c'est-à-dire une ville de l'ancienne Mésopotamie, le nom précédé d'une citation de Guillaume Lecointre, spécialiste de systématique et de l'évolution, « Tout récit est une sélection arbitraire d'instants dans un continuum ». Ur est une image de l'enfance, et l'enfance est présente dans cette séquence, par l'enfant quittant le corps de la mère — « La segmentation est l'origine d'une continuité » par le chordé, embranchement dont sont issus les Poissons et les Vertébrés, « de la nage à la marche ». De là se développe la seconde séquence, "L'évolution des formes s'étend à toute la couleur", ouverte par un poème en anglais à propos de l'irène vierge (passereau d'Asie), appelée aussi "oiseau bleu des fées" — d'où « fairy bird the tale ». C'est le premier poème d'un ensemble où sont rassemblés des animaux de couleur bleue : oiseaux, insectes, amphibien, astéride, etc., et l'hippotrague, mammifère bleu chassé jusqu'à sa disparition au XVIIIe siècle. Un oiseau bleu, le rollier indien, réunit ciel, mer et terre : « Bleu vole // fragment / de ciel // reflet / de mer // sur / terre rousse / ou verte », avant une proposition de classification d'un genre de syrphes (mouches butineuses), elle-même suivie de poèmes à propos d'animaux de couleur : abeille, zèbre, serpent, corail, etc. Une série de noms suggérés pour des espèces d'abeilles précède un dernier groupe : requin baleine, dauphin tacheté, cœlacanthe, cône, crave à bec rouge.

   Le second ensemble (6-9) est pris en charge par un "je", qui affirme qu'écrire à propos de la région natale, de la vallée de l'Arve, c'est dire ce que l'on est, « parlant partant // d'elle ne parle // que de moi ». Peut-être l'Arve est-elle aussi, comme "Ur", une figure du commencement : « j'écris le mot source / pour que surgisse en moi / la naissance d'Arva ». De même que l'éloge des espèces passait par leur énumération, celui de l'Arva entraîne le nom des torrents affluents, des ponts qui la franchissent, etc.; sans doute est-ce là que « la terre sentinelle // s'interrompt ». 

   S'impose aussi la mention du « Merle-de-mon-jardin », oiseau emblème dans la poésie de Fabienne Raphoz, présent à nouveau pour ouvrir la dernière séquence, "L'intimité du monde", dans laquelle sont offerts aux proches des fragments de la nature — fougère, rose, amaranthe, forêt, jardin, brin d'herbe —, mais « tout le vivant » (donc le livre entier) à l'aimé. Ce n'est pas pour autant qu'est rejointe « l'élégie / du je / commun », qui n'ignore peut-être pas la relation aux oiseaux ou les jours dans les forêts de l'Ouganda, mais sûrement l'ivresse d'établir des listes, de recopier des noms : il faut « dire le nom des choses / et quelque chose / se dénoue ».

    La page est partagée en plusieurs zones et le lecteur passe de l'une à l'autre, le poème étant constitué de l'ensemble : vers disposés dans l'espace gauche de la page, commentaire emprunté à un ouvrage scientifique, ou description, énumération du sous-genre, liste des auteurs qui ont représenté tel animal, etc., dans la partie droite, et en bas de page nom de l'animal accompagné du nom latin, de la Classe, de l'Ordre, de la Famille. Sont réunis des discours qu'on pourrait qualifier d'antagonistes, les uns relatifs à la structuration de la réalité, les autres exprimant des sentiments. La frontière entre les deux se veut parfois invisible, avec l'introduction de mots du vocabulaire des naturalistes et la néologie, la création de verbes notamment (aigler, flapper, foliocoler entropiquer, etc.). L'emploi de corps différents, de colonnes, de parenthèses, parfois d'un fragment suscrit, l'alternance du romain et de l'italique, les constructions parallèles, l'usage de l'anaphore permettent de varier les rythmes, tout comme les jeux sur le son et le sens. Il y a aussi une poésie des listes de noms d'animaux ou de personnes, séries seulement sonores pour qui n'est pas naturaliste. Sans cesse, « le poème s'écrit / avec les limites / qu'il franchit ».