Transition pourrait être langue de Marie de Quatrebarbes par Tristan Hordé

Les Parutions

22 sept.
2013

Transition pourrait être langue de Marie de Quatrebarbes par Tristan Hordé

  • Partager sur Facebook
  • Partager sur Google+
  • Google +1

 

   Transition : j'y lis la liaison pour le passage d'un poème à un autre, liaison qui permet de « faire tourner la machine » langue. Le second livre de Marie de Quatrebarbes se compose de deux ensembles, 9 poèmes autour de 10 vers pour le premier (un seul de 16 vers), 21 poèmes de 4 à 17 vers pour le second, chacun divisé en strophes. On repèrera quelques groupes syllabiques récurrents (6-2 ; 2-8, par exemple) et la prééminence des vers de 6, 7, 8 et 9 syllabes — parfois est d'ailleurs adoptée une forme "classique", ainsi (p. 42) : 8.8 / 8.8.8. / 6.7.6 / 7.6. On s'arrêtera aux sous-titres, "On ne recoud pas les boutons" et "Tubéreuse rapide" : manière, d'emblée, de rejeter la poésie à thème, d'indiquer que le poème (peut) échappe(r) au récit et être — c'est le premier vers — « objet vide de contour ». Cela n'implique pas une poésie qui s'interroge sur elle-même, on reconnaîtra en effet une relation forte au monde, aux choses quotidiennes, relation qui se dit en interrogeant ce qui paraît dans l'évidence ; pour lire encore l'ouverture du livre :

 

                        Se lever le matin dans un goût de métal

                        du fruit qui fuit inopinément

                        décharge rose

 

     Comment les poèmes se lient pour former un ensemble homogène et que se dessinent progressivement des contours ? Les liaisons sont surtout construites par la reprise de mots. À la seconde lecture, on s'aperçoit que le premier poème est une sorte de matrice à partir de laquelle s'élabore l'ensemble : il contient des mots (contour, main, question, transition, inopinément) qui réapparaissent d'un poème à l'autre et, de plus, tel mot (arbre, animaux) en appelle un autre (forêts, bêtes). Les transitions s'enrichissent progressivement avec la récurrence d'autres mots : il s'agit bien de « plonger le bras dans la matière informelle » pour que naissent « des figures en pagaille ».

     Si l'on isole un poème, on y découvre un flottement dans le statut de certains compléments, qui peuvent être associés, au moins un instant, à un groupe ou à un autre, par exemple dans ces vers où "aux coins terreux" s'agrège avec ce qui précède ou ce qui suit : voici l'ombre portée de nos corps /aux coins terreux des étoffes. L'auteure joue sur d'autres cordes, créant avec quelque humour deux néologismes avec le diminutif -otte (les feuilles tombelottent, le vent grondelotte) — où l'on imagine allusion à la "maclotte" d'Apollinaire, justement dans un poème titré "Marie (Alcools) autour du motif du temps qui passe et avec des jeux de reprise de mots... Humour également dans l'usage des allitérations et des assonances :

 

                        Alors allons, comment va ta façon

                        « allégeons, allégeons »

                        allongez-vous près de moi

 

     Le lien entre les deux ensembles du livre s'opère aussi grâce à des retours de mots : attente, débris, enfancemiettes nouent les deux moments du « songe de papier ». Dans la seconde partie apparaissent des traces de passé, s'esquissent la figure d'un couple et ce que peut être le désir à partir du champ lexical de la vue (regard, yeux, prunelles,...), sans que rien ne s'établisse : la vie comme « les vagues [qui] affluent et battent en retraite ».

 

   Cette voix singulière qui se fait entendre, Caroline Sagot-Duvauroux l'a écoutée avec une vive attention. Dans son "incursion", elle propose sa lecture en intégrant des fragments de poèmes, lecture-poème qui commence un autre livre avec le rythme de son écriture.