Un champ sur Mars de Jerome Rothenberg par Christian Désagulier

Les Parutions

03 oct.
2016

Un champ sur Mars de Jerome Rothenberg par Christian Désagulier

Questions de traduction (4) : traduire à boustrophédon

Après celle de Technicians of the sacred (Corti, 2008) puis de Shaking the pumkin (Secouer la Citrouille, PUHR, 2015), voici que paraissent simultanément deux nouveaux livres, A field on Mars de Jerome Rothenberg sollicité par par Christophe Lamiot Enos, responsable de la collection To aux PUHR : A field on Mars ainsi qu'Un champ sur mars, sa traduction juxtalivréaire comme c'est la règle chez To..

Ici, pas de chants sacrés traditionnels collationnés toutes bibliothèques azimuts, que leur traduction par ou sous la direction de Jerome Rothenberg auraient triplement dénaturés.. Une première fois à la transcription des relevés opérés par des anthropologues dont c'était souvent le produit d'un travail raisonné de toute une vie, où le souci littéraire, s'il n'était pas le premier, était déjà consubstantiel à la chose.. Une seconde fois dénaturés par la réécriture poéticante d'incantations traditionnelles, tous les fils des détonateurs coupés, lesquelles parlés-chantés (des Sprechgesang avant l'heure), n'étaient pas destinés à l'écrit, quand bien même ceux recueillis par les ethnographes n'auraient pas déjà été désamorcés sciemment par leurs informateurs pour ne pas faire courir de risque aux lecteurs, apprentis sorcier malgré eux - ou alors ce serait comme douter des pouvoirs de la parole, des pouvoirs du poème – notre quotidien se déchaînant déjà assez pour produire de ces déchaînements immaîtrisable* sinon un peu sous le sceau du poème.. Et dénaturés enfin par la traduction française des Technicians, comment faire autrement après..

Un champ sur Mars s'il réfère à la planète rouge, lointaine, d'atmosphère proche hostile comme ici même où le poème trouverait le lieu de son advenue, le titre en appelle ce faisant au dieu de la guerre : le poème serait-il perçu comme une façon de se défendre, sorte de bouclier de rentrée sémantique, un message plié de repliement sur le champ de bataille où l'on ferait mieux de faire pousser des pommes de terre ?

Jerome Rothenberg ayant rouvert d'anciennes parutions, relues créativement – récréativement - ses poèmes de voyages, ayant réuni ses poèmes en hommage, tandis que l'âge de visqueuse progression géométrique prend à la vitesse dont chacun sait la raison – tandis que le sang coagule davantage dans l'aorte que dans les veines - les poètes en particulier, qui voudraient s'absoudre de ces « variations » rhéologiques, sous la protection du bouclier, en retournant les mots à l'envoyeur..

Une première partie s'intitule justement « Variations »: Variations Jigoku Zoshi, lesquelles sont des « variations » au sens où Jerome Rothenberg l'entend, c'est à dire une « traduction » à nouveau frais opérée sur une série de poèmes de son cru déjà publiés en 1962 : des auto-variations..

« La différence évidente dans les variations présentées ici est que j'ai appliqué la même procédure à l'une de mes propres œuvres plus anciennes The seven Hells of the Jigoku Zoshi. » On reconnaît là le poète procédurier de Technicians of the sacred, dont le travail est fondé tout entier sur la traduction, le théoricien de la traduction « totale » qui pratique à sa manière ce qu'Haroldo de Campos appelle « la trans-création » et Jerome Rothenberg « othering » prévient-il en note, mot qu'Anne-Laure Tissu a traduit par « ailleurisme » .. Et c'est ainsi que ces rouleaux japonais enluminés de descriptions en approfondissement du champ, du champ sur Mars, sont « ailleuré(s) »..

Pourquoi avoir choisi de traduire othering par un néologisme si malsonore qui met de l'ail là où il n'en faudrait pas, quand othering ferait plutôt penser à « autrement », pour traduire « autrement » ? Ou bien encore à « altruisme », voire à « alltruisme »en clin d'œil au concept de traduction totale, de traduction alltruiste, sachant qu'il n'y a de traduction que restreinte, c'est à dire, relative..

Dans « Transcréer », « ailleurer », faut-il inclure dans le concept celui d'écrire des poèmes inspirés de ses propres poèmes anciens remis sur le métier ? Transcréer, ailleurer, poémer – poaimer - tout est bon qui fait image mentale et laisse la signature fumante d'un éclair, une trace mnésique au cerveau pourvu qu'il soit nouveau à l'ancien relativement, re-nouveau..

« La danse, la musique, la cuisine, l'architecture : autres langages, autres façons de traduire. Si l'objet à traduire n'était que pur langage à proprement parler, il n'y aurait pas tant de difficultés, tant d'impossibilité à traduire. Ce qui est à traduire est déjà un tableau de correspondances entre la matière et les humains représentés par leurs mots.. » et puis encore ceci : « Pour Rothenberg, la poésie est allégresse. Elle nous exalte. C'est notre héritage... il y a deux bonnes raisons pour l'allégresse en poésie, pour l'allégresse comme écriture de poésie... La première est d'être capable de toujours écrire plus – d'écrire au-delà de ce qui a déjà été accompli, de renommer une fois de plus ce qui a déjà été nommé... L'écriture comme processus vers l'avant. L'ECRITURE POUR TROMPER LA MORT (c'est moi qui majuscule) La seconde raison d'éprouver de l'allégresse dans la poésie et de la chercher dans la poésie, est affaire d'abandon... Il y a dans l'œuvre de Rothenberg quelque chose du classique de la littérature pour la jeunesse. Ainsi qu'un abandon des conventions... » comme dit bien Christophe Lamiot Enos dans sa post-face, qu'il faudrait citer toute entière pour caractériser le projet de la collection »To » qu'il dirige.. D'abandon et de disponibilité..

Un souvenir personnel. Celui de cette femme à la tête éclatée comme endormie sur une route du Bénin, telle qu'elle demeure couchée sur la chaussée à côté de sa motocyclette sur le flanc, le gros bidon d'essence de contrebande encore fixé sur le porte-bagage.. Impossible de transcréer, d'ailleurer ce souvenir tel que morte elle ressaute en selle et repart pétaradante dans ma mémoire à tenter de partager ce souvenir avec vous..

Tout ferait-il donc potentiellement poème, et sa désécriture, une traduction du monde dans ses manifestations ? Et le monde qui nous entoure ne serait-il pas déjà traduction de traductions, transcréé par ses créateurs : représentation – re-présentation - illusion mais qui sauve le temps d'écrire, de lirelire ?

Suivent des Variations sur Ashile Gorki, Trois variations sur « Blanco » d'Octavio Paz, les Variations Likht, sur les Processions de Mikhl Likht, contemporain d'Ezra Pound er de Louis Zukofsky, écrites en yiddish. Puis leurs succèdent 25 Divagations dont la seconde qui donne son titre à l'ouvrage :

Hunted from their places*, fierce *&   *pastures *skinned
hungry* hordes & nomads plunge into    *angry
our streets.
 
The word is desiccation*, somewhere                  *desecration
that was fertile once, & now, battered by
a hostile wind, becomes a field on Mars, a
world more lonely than the world allows.
 
Chassées de leurs camps*, des hordes    *champs
féroces* et affamées* et des nomades    *farouches *enflammées
s'engouffrent dans nos rues
Le mot est dessication*, un lieu    *profanation
qui jadis fertile et à présent battu par
un vent hostile, devient un champ sur Mars, un
monde plus solitaire que ne le permet le monde.

 

Ces Divagations sont le fruit d'une traduction entreprise à trois, Anne-Laure Tissut, Christophe Lamiot Enos et l'auteur.. A signaler que les * en marge des poèmes ne sont pas des propositions alternatives – relatives - faites à trois mais des occurrence proposées originalement par le poète..

Puis suivent des Notes de voyage et de rêves, Graphite :Trois suites d'après des images de Arie Galles (reproduites),Scènes et icônes russes, des Notes sur la Chine et les trésors de Dunhuang, Six poèmes pour une chaîne de Renshis, La traversée des Andes Le tombeau de Huidobro vient nous rappeler le peu de cas que l'on faisait de cet immense poète chilien, les choses ayant changé depuis à Cartagène, la ville du bord de lame pacifique où demeure, et qui en voit la tombe, le grand Nicanor Parra :..

at Huidobro'tomb      au tombeau de Huidobro
the dirt lies   gît la poussière
scattered beer cans   éparpillée canettes de bière
from later time   d'une époque plus récente
& tiny bones   et de tout petits os,
half chewed   à demi rongés,
 
Huidobro's tomb   le tombeau de Huidobro
receptacle for what   réceptacle pour ce qui
was long forgotten   fut longtemps oublié
a white spot   point blanc
on a hill of green   sur une colline de vert
beset by grime   assaillie de crasse
...  

 

Dans Un témoin de plus hommage est rendu à Anselm Hollo, poète finnois au « style fortement influencé par les poètes beat américains », comme l'indique Wikipedia.. Ce poème est, pour Jerome Rothenberg, à l'ami disparu, le lieu de faire sa renommée, son kléos, c'est à dire sa re-nommée comme le suggère l'exergue d'Empédocle d'Agrigente : « Toutes choses possèdent l'intelligence, et prennent part à la pensée ».

1

I Move Into a Deeper Space      Entrée dans un espace plus profond
I who   moi qui
am Dead   suis mort
call to   j'appelle
the living   les vivants
little   petits
brothers   frères
how absurd   qu'elle est absurde
your walk   votre démarche
is   est
unencumbered   sans entraves
& adrift   et dérivant
you run across   vous traversez
life's   de la vie
stage   la scène
your words   vos mots
are mancles   sont des menottes
& cage   et une cage
your mind   pour votre esprit
...    
     
L'ouvrage s'achève par un Poème des miracles, simplement beau pour les quatre vingt ans de Jack Collom :
1.    
A miracle   Un miracle
more ordinary than   plus ordinaire que
the grass   l'herbe
under your feet   sous nos pieds
the hot sun   le soleil brûlant
as it dazzles   qui éblouit
eyes & skin   les yeux et la peau
     
so many memories   tant de souvenirs
blending into one   se fondant en un seul
we have no place   nous n'avons nul lieu
to go but where   où aller sauf où
we are not nearer   nous sommes pas plus proches
to the end   de la fin
than to the source   que de la source
...    

 

La traduction de ce nouvel ouvrage ne présente pas les difficultés très-inhérentes à la traduction de poèmes en français, laquelle langue décompacte quoi qu'on fasse**, sauf à clouer des * à matelasser tout autour, astronome des mots, se faire des poèmes leur interprète martien***..

 

 

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* Pierre Déléage, Repartir de zéro, MIX éditions (2016) ; William M. Clements, Faking the pumkin, On Jerome Rothenberg's Literary Offences (Arkansas State University, Western American Literature , Vol. 16, No. 3 (FALL, 1981), pp. 193-204 ; Questions de traduction (1) : Comment écrire avant, comment traduire après, Christian Désagulier : http://poezibao.typepad.com/files/d%C3%A9sagulier-1.pdf ; Questions de traduction (2) : que reste-t-il ? http://www.sitaudis.fr/Parutions/secouer-la-citrouille-de-jerome-rothenberg.php

**..sauf à se renommer André Du Bouchet, à quoi bon sinon : reconnaissance à la collection To des PURH de publier, sinon fondu en un seul ouvrage juxtalivréaire, le livre original anglo-américain et une version française..

*** c'est à dire un astromot..