Un jour, je serai prix Nobelge de Jean-Pierre Verheggen par François Huglo

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16 avril
2013

Un jour, je serai prix Nobelge de Jean-Pierre Verheggen par François Huglo

 

 

            On ne me dira pas que c’est un hasard, si Jean-Pierre Verheggen ressemble à la fois à Victor Hugo et au capitaine Haddock, très vivante preuve de la ressemblance entre ces deux personnages. La voilà, la poésie populaire ! Le peuple manque et le peuple c’est nous, rétifs à la démagogie méprisante et à l’élitisme intimidant, également mensongers. L’un citera (sans grande conviction) Jolly Jumper, Tintin, Bicot, le sergent Garcia, l’autre (sans plus y croire qu’à une messe) Ulysse et Zarathoustra. Le populaire (Verheggen, poète pop, dès sa première page) soude les deux à chaud, associe le « mauvais genre » (B.D., ciné, chanson…) au « bon » (poésie, littérature, « grande » musique). Bon chic « bon genre », Badiou cherche chez Wagner (donc pas « au retour du chat noir ») le « mausolée de la grandeur perdue ». Aux antipodes —le pied !— Verheggen, le petit d’homme retrouvé (celui qui, du pétard d’un titre, avait créé un court-circuit entre Zorro et Roland Barthes, entre Nietzsche et Bruant, n’excluant ni l’un, ni l’autre)  est capable , « pour ne jamais quitter sa vieille et tendre enfance », à la fois de « voter Bicot aux prochaines présidentielles » et de « cafter Ulysse tout en trinquant cul sec avec ce faux jeton mégalo de Zarathoustra ».

            Âge de Jean-Pierre, âge d’abondance ou, pour passer de Marshall Sahlins à Baudelaire, âge « où tout ce que l’on aime est digne d’être aimé » (cf Hugo : « J’aime tout, comme une bête »). Dans son « éloge de la Tour de Babel (Mais quelles langues parlent donc tous ces agités du buccal ?) », Verheggen n’en exclut pas une. Il ne condamne ni « le pisse-froid pinailleur », ni « l’élu local pâlichon », ni « le perfectionniste teigneux », ni « l’à-peu-près au sommet de son art », ni, ni… (il faudrait tout citer, à voix haute de préférence), pourvu que ces langues « nous portent à écrire : entre humour, amour, désir, pétoche et parodie ! ». Antidote au ressentiment, au jugement de Dieu et au péché originel, ce « vert paradis des amours enfantines » (et polymorphes) que Verheggen n’a jamais quitté est comparable à « la langue verte de Norge ? Si mûre cependant ! ». Au « Après nous les mouches » de Norge répond un « Avant nous les mouches » de Verheggen.

            Il y a du clown rouge dans Haddock. Comme lui, Verheggen a l’injure généreuse, fraternelle, on la dirait presque élogieuse, si « l’intégrisme élogieux et ses grands-messes avec génuflexions » n’était « pire que l’intégrisme religieux ». À ceux qui ont coutume de bouder leur plaisir, et qui restent branchés en permanence sur leur flic intérieur en trois personnes (le tyran, l’esclave, le prêtre, dont Deleuze nous dit qu’ils ont partie liée), on ne déconseillera cette lecture qu’afin qu’ils s’y livrent en cachette, et guérissent : Verheggen, délivrez-nous du Mal, et du Bien par la même occasion ! Ne jetons rien, ne gardons que le bon !

            Le poète se verra(i)t bien « tenu en laisse par la Pornokrates de Félicien Rops en personne », la Dame au cochon en qui tout est bon. Rien à voir avec l’Un –Bien, plutôt avec la « tête d’agneau mystique à la flamande » et la noisette, le baron, les selles d’agneau des frères Van Eyck. Verheggen aime comme Popeye, qui est ce qu’il est comme Olive est ce qu’elle est, « mais voilà Popeye l’aime —c’est quasi son métier à lui aussi d’être amoureux ! ». Ou plutôt non, ils ne sont pas ce qu’ils sont, ils n’ont aucune valeur, juste une puissance, inimaginable, de faire : « tout ce qu’un poète est capable d’accomplir » pour persévérer dans son enfance.

            Gardons tout, puisque « tout nous semble bon ! ». Il n’y a que Gargantua, un Belge ou un enfant, pour affirmer une chose pareille. On leur donnerait le bondieu sans confession s’ils ne l’avaient déjà (cf la Genèse, « Et Dieu vit que tout cela était bon »). Les « petits curés du walking dinatoire light » en crèvent de jalousie, et la poésie, celle qui tient à sa ligne et toujours refuse de « manger de ce pain là », d’anorexie. La non-poésie serait-elle vitale ? Alimentaire, mon cher Blaine ! Verheggen ouvre l’auberge espagnole du calembour sans arrière-goût lacanien, où « tutoyer Dieu comme un copain de lycée », car le potache est « complètement décomplexé », il n’a pas plus honte de ce qu’il sait que de ce qu’il ignore, et invite à sa table « prêcheurs dans le disert » et « lanceurs de vannes », « bredouilleurs wallons et babeleers bruxellois », « politicards bourre-mou » et « cancaniers madame », « rembarreurs aussi sec » et « Cicerone pontifiants ». Rire d’eux ne l’empêche pas de reconnaître qu’il leur doit beaucoup. Autant qu’un comédien aux personnages qu’il joue. Ceux de Verheggen courent les rues : « Artère Rimbaud, Boulevard Pécuchet, Avenue et repartie, Chaussée quarante-trois fillette, Impasse un ange, voilà les chemins qui mènent à une toute autre poésie ».

            Grands noms tombés de leur piédestal, de leur socle ? Pas seulement. Si, comme le disait Joë Bousquet, « il n’y a pas de grands hommes », il y a quand même des héros d’enfance, géants débonnaires, plus ou moins clowns, rouges ou blancs. Verheggen « artiste de cirque » faisant son « numéro » avec ou sans « zozios » ? Oui, comme Chaplin, Etaix ou Tati, sans oublier « L’oral et hardi ». Ses « brèves de comptoir populaires » organisées par « le Cirque Divers à Liège » tiennent du tour de magie : « Je vous phallue Marie », « C’est du Cabaret Sauvignon », « une hépatite vérole »… D’où les tire-t-il ? De tels calembours émerveillent ou affligent, pour une seule et même raison : ils montrent, à l’évidence, que « la langue est poétique » (Tarkos) et que « la poésie se passe très bien de poètes » (Tréfois) : une évidence miraculeuse pour certains (qui, comme Verheggen, croient au père Noël), insupportable pour d’autres, qu’elle défrise.

            Si le poireau est à la voix de Néron ce que l’épinard est aux muscles de Popeye (« qualis artifex porro ! »), la poésie selon Verheggen ne craint pas d’être déclarée « cucul la courgette » (ou le concombre, le cornichon, le melon). Contrairement à beaucoup d’autres, elle revendique une « naïveté déclarée », une bonne dose de « bêtise intelligente », et un « grain de folie ». Tout cela est vital, contrairement à la morale, « cette maladie de la cervelle ! notait Jarry. Cette maladie mortelle ! ajouterions-nous. Ne dit-on pas : il est morale à la tâche ou pire, il est morale et enterré ? » 

            « Poètes, circulez », chantait Léo Ferré. Par delà l’être ou ne pas être poète, c’est bien une question de transit. Or, avec des « bruits de verbigération », le Jipé digère tout (« Je verbigerheggen à foison ») par un incessant travail de pastiche, de parodie et d’autodérision. Tout y passe : les magazines féminins (ou masculins : « (…) il veut des dessous au-dessus de la norme (…) Il adore, lui aussi, qu’on l’inonde de news trendy, il veut tout savoir sur tout —shooting, dress code, check-in, best of, focus et beauty ! —surtout si ça share, ça like et ça poke à tout vent ! »), le discours médical (« Soignant tout aussi bien les personnes atteintes de la courbette soutenue (avec séquelles dorsolombaires) que de l’ostéoporose du rond de jambe (…) », la publicité, les citations latines traduites à la louche phonétique : « Alea jacta est. Quand Lea jouit, Jacques éjacule », les titres de livres (« par divan, par derrière », ou « Psy c’est pas toi, c’est donc ton frère »), Nerval, Michaux, le magazine Détective. Il brasse, il brasse, et pas du vent ! Il embrasse Cucula et Diderot, Barthes (« J’y goûte, j’avale ! Je déglutis ! Je jouis ! » : cf « Le plaisir du texte »), Rabelais, Grimod de la Reynière, Bashung, Alphonse Allais, Raymond Roussel, Michel Ohl (les titres fictifs), José Millas-Martin (les détournements de pubs), Guy Ferdinande (via Ensor), Jean-Pierre Bobillot (passim), Christian Prigent (mais libéré du Mal), Jean l’Anselme (why not ?), André Miguel (iô !), Popeye fumant la même bouffarde (en épi de maïs) que Mark Twain, Tintin, Breughel, Fats Domino… quelle parade ! Sans oublier ce cher Boby ! Mais après une noble et belge, une belge… une belle journée de lecture, sans inquiétude aucune quant à l’attribution du prix, je me retire « sur Lapointe des pieds ».