ZAROUM de Cia Rinne par Jean-Pierre Bobillot

Les Parutions

14 mars
2012

ZAROUM de Cia Rinne par Jean-Pierre Bobillot

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Incontestablement, une révélation en cette décennie qui commence.

    Deux livres très brefs réunis en un. Le premier, plus résolument visuel (mais déjà, au moins potentiellement, sonore) : Zaroum, d’abord publié à Helsinki (2001) ; le second, plus délibérément sonore (mais toujours, quoique plus discrètement, visuel) : Notes pour solistes , d’abord publié à Stockholm (Notes for soloists, 2009).
   C’est, d’abord, les caractères de la machine à écrire qui frappent le curieux, donnant d’emblée leur cohérence graphique à l’ensemble des pages qu’il feuillette : feuilleter le livre en livre le feuilleté. Mais en couverture, c’est l’écriture et le tracé manuels qui l’ont sollicité, contrastant avec la typographie « professionnelle » du nom de l’auteure et de celui de la maison d’ édition, du titre de l’ouvrage et de celui de la collection ; à l’inverse, en retournant le volume, il aura déjà eu affaire aux caractères « machine », pour un jeu typoplastique sur le nom de l’auteure, justement : de « cia rinne » à « c    ri », où s’inscrie — tel un « dessin lacunaire » à la Seuphor —, progressivement de haut en bas, sa propre « disparition élocutoire », comme disait Mallarmé. Justesse de la présentation, par les faces externes du livre (l’objet physique, déjà symbolique), du livre qui est à l’intérieur (l’objet symbolique, qui n’en est pas moins physique) : bel exemple d’empathie éditoriale.
   Il s’en apercevra vite : côté pile, la figure manuscrite — où les majuscules composant les mots « NORD, EST, SUD, OUEST » imitent les capitales d’imprimerie… ou de machine à écrire — est extraite de Zaroum ; et, côté face, les variations à la machine sur le nom de l’auteure — qui le retiennent aussi par leur impact plastique — sont tirées de Notes pour solistes : symétrie et continuité…

   Anodin, tout ça ? Que nenni ! tant l’œuvre scripto-typo-plastique qui nous est ainsi offerte ne saurait souffrir les atteintes d’une présentation inadéquate, qui s’avèrerait nuisible à sa présence sensible, risquant par là-même d’en étouffer le sens (pour ainsi dire) dans l’œuf. Tant elle ne cesse, d’une lettre, d’un tracé l’autre, de prouver combien « le medium », s’il n’« est » pas « le message » (ou l’inverse), le conditionne : en est la condition autant que le conditionnement — voire, s’agissant de poésie ou de quelque pratique artistique que ce soit : le condiment.
   Interviewée par SJ Fowler pour 3:AM Magazine, elle confie qu’au moment de recueillir les pièces qui allaient entrer dans la composition de Zaroum, elle « ne se rendai[t] absolument pas compte que ça pouvait être considéré comme de la poésie [car on songe, plus d’une fois, à la “poésie concrète”], mais plutôt comme quelque chose d’influencé par la musique, par les textes insérés dans des œuvres d’art, ou par de petites pièces textuelles comme on en trouve dans le mouvement Fluxus. » Cette façon, en effet, de se tenir quelque part, embusquée, à mi-chemin entre le plus concret (la lettre, la page, le tracé) et le plus abstrait (l’idée) ; quelquefois, de véritables instructions façon Yoko Ono : « take a walk ; / count your steps. / now, forget. / (étude de mémoire) », ou : « everyday performance / avoid all mirrors for a month. / after a month, carefully / get to know yourself again. » Un peu plus loin, elle évoque Marcel Duchamp, John Cage, ou Steve Reich, et précise sa pensée : « If there is a concern, it is trying to reduce the form to the minimum necessary in order to visualize a thought or idea […], the ideal would probably be a constant reduction to almost nothing ! In a way it is a countermovement to the massive flood of information and waste of material, too. »
   Œuvre plastique et graphique, spatialisée et mesurée (on est tenté de dire) au millimètre près ; l’œil y volette, palpite, butine à la surface de la page, membrane à pollens. Œuvre non moins sémantique, pudiquement lexicale autant que ludiquement littérale ; les lettres défont les mots, les mots se (re)font lettre à lettre, non sans une grâce un peu grave, où l’évidence intellectuelle se joint à l’évidence sensible : « to get her / (together) / a part / apart » — et il faut aller en voir la version animée ( Archives zaroum, 2008) —, ou : [en dessous d’un rectangle noir] « rien / à / voir / dans / le / noir » [mais à droite du rectangle noir, une figure tracée à la main inclut une épaisse biffure grossièrement rectangulaire, le tout légendé : « censorship »…] ; ou encore, permutations de mots (et l’on pense, cette fois, à Brion Gysin) : « this is it / this it is ? / it is this […] », mais aussi, de lettres : « IN UT / NI TU / NU TI / NU IT ». Œuvre, de plus en plus clairement, vocale — et il faut aller en écouter la version enregistrée Notes for soloists, (2010)—, en tous les cas, rythmique : rythmes, non mètre, tourbillonnants, fantaisistes, facétieux, clins d’œil & d’oreille. Œuvre, sous tous ses aspects, élémentariste et constructiviste : elle aurait pu, aussi, mentionner Kurt Schwitters…
   Suites de pièces brèves, quelquefois très, réalisant, chacune, telle ou telle potentialité de ce bon vieux medium, dont on croyait avoir fait le tour : la machinécrire ; ou, plus ancien encore : la main elle-même en ses tracés ; ou, point si usité, un mixte des deux.
   Où « se voient » conviés, quelquefois combinés, chiffres et lettres : en allemand, anglais, français, espagnol, italien ; et, lettre à lettre, d’une langue à l’autre : « N 29 / No 2 9 / no two nine / no to nein », ou : « donna donne / donne donnent / donne, don’t : / (pièce féministe) ». — Œuvre, donc, exemplairement européenne, et même davantage, par son polyglottisme familier, à l’image de son auteure, née en Suède et vivant en Allemagne après des séjours en Finlande et au Danemark, et qui a réalisé une longue enquête-documentaire sur la vie des Roms pour laquelle elle a séjourné dans diverses communautés, en Roumanie, en Hongrie, en Espagne, en Grèce et en Inde * — Et, en y insérant le rouge, comme y engage le ruban de la machine, à titre de relais et comme pour faire mentir Mallarmé (« l’homme poursuit noir sur blanc ») : « nowhere is where / no-one is / millions of / strangers everywhere »…
   Lucidité quant au medium, et ludicité du medium : au cœur de la figure tracée en couverture, était tapi le mot « jeu ». Petits jeux cérébraux, « abstraits » ; petits exercices élémentaires (ou, mieux : élémentaux), petits exercices sur les particules élémentaires (ou, mieux : élémentales) du langage, proposés à la sagacité amusée du lecteur — à faire : « remember one thing / of each year you / have lived : / 1 o / 2 o / 3 o […] 24 o / continue », etc. Entre warum et zaoum : petites questions à méditer longtemps, simples jeux auxquels se prendre — de ces textes, émane un discret lyrisme sans vibrato : celui d’une sérieuse et souriante simplification, et précision, littérale.

   Ça ne veut pas rien dire : ça dit ce que ça dit, de haut en bas, de gauche à droite, et vice versa (voir, encore, la version animée) ; ça dit ce que ça fait, ça fait ce que ça dit ; ça dit ce que ça me fait faire, ça dit ce que ça me fait dire : c’est délicatement, et délicieusement, perlocutoire — voire, performatif. Essayez !

answer this question carefully : o yes         o no


   Et voilà que, soudain, vous ne savez plus ce que c’est vraiment qu’une question, une réponse, un poème : vous ne savez plus que faire ! Pourtant, rien de plus limpide que ces quelques mots, d’une troublante familiarité, qui deviennent bientôt pour vous les pierres d’un jardin zen insoupçonné : et un courant d’air frais vous ébroue les neurones…



*The Roma Journeys, Steidl, 2007