D'IR et DEBOUT par Kevin Orr

Les Poèmes et Fictions, poésie contemporaine

D'IR et DEBOUT par Kevin Orr

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1er JOUR







Grosses et remplies d'explorateurs, leurs nacelles dérivèrent le long des grands axes, jusqu'à la terre, Mère, qui nous portait. Et mouvement, comme ça : leurs vaisseaux débarquèrent sur nos plages inviolées ; les pionniers s'étalèrent ; et direct aussi, l'équation donna : eux = canons + lancettes + poudre en grains + métaux et tréteaux + moteurs à impulsion. Et nous = ça, juste : totem + tabou un peu.

Quand on les vit venir qui s'approchaient, nous cachâmes la tribu profond derrière nous, au fond d'un rocher. Là les pionniers nous trouvèrent terrés : « Bon... Bah bon. Ceux qui viennent de débarquer sur notre îlot soyeux, peut-être ils sont magnanimes ? Faut qu'on les teste amicaux. On n'a pas le choix de toute façon » on s'est dit. Les échanges commencèrent. Longtemps. Et « T'ain ils soûlent » on pensa nous après avoir offert un peu tout ce qu'on avait : dix peaux tannées peintes à la chaux (au moins dix peaux y passèrent) + vingt colliers (facilement vingt colliers) perlés de gros sabots des plus anciens canidés furent envoyés avant qu'ils répondent ! Donc « ils soûlent, ils soûlent ! Ils nous reconnaissent ou bien ? On est amis ? Ils tirent encore leurs boulets ferreux sur nous ? » C'est pour ça. Grâce à leurs boulets ferreux, nous devînmes amis dès qu'on a pu.

Et de là, vite et vite ; de là tout alla loin. Eux, d'abord, ils allèrent loin. 1er temps : les pionniers s'amusèrent en arpentant longtemps la terre de nos falaises écarlates. Et 2ème : ils s'enfoncèrent loin. Sur le continent, s'éventrèrent avec nos raisins, nos figues, avec tout. Puis bah voilà : lentement les pionniers s'ennuyèrent énormément.


Mais vite encore, ils s'occupèrent. A monter des camps. Ils adorent. Amarrés aux rochers, leurs bateaux les ravitaillaient : visses, poulies qui roulent et poutrelles qu'on découpe, scies, tréteaux, planchettes en bois qui s'emboîtent, tous petits plans qu'on perce, et bref... D'un coup dix huttes s'élevèrent grandioses sur la plage en haut, là où l'eau monte jamais. Ni l'eau, ni les marées.

Les huttes abritèrent leurs corps et ils commencèrent à forer nos forêts. C'est là... A partir de là, tout ce qui était vierge aux alentours l'est plus resté du tout. D'un coup tout s'est « maturisé » comme ils le dirent après : « grâce à nous, tout fut bienfait ! » Tout ! Bah oui : la forêt rétrécit ; la plage devint portuaire ; la terre fut creusée. De leurs dix huttes, aussi, vite, y'en eut des milliers. Dix mille bateaux nous atteignirent pour verser sur nos terres tous ceux, chez eux, tous ceux qui les dégoûtaient. Quand un crevard émergeait sur leurs grands places, là-bas vite ils comprirent comment s'en nettoyer : « Regarde, il est dévié »... l'un disait, puis l'autre enchaînait « Bah ? Fous le dans la nacelle. Celle qui part loin, elle va l'exporter, c'est bien. » Bien. Ils le firent. On s'est fait peupler.


En vrai aussi, eux dès qu'ils surent... dès qu'ils ont connu la nature que donnaient les pierres chez nous, dès qu'ils ont compris comme on était précieux, tout changea. « Leurs pierres sont gracieuses » ils dirent, « elles sont faites en urine de vieux lynx et de géants hiboux. » «a les tiqua. Comme ça des lettres revinrent par bateaux entiers chez eux pour décrire de quoi nous étions faits : « Leur ciel est mauve et la terre est tachetée. Le sol est une albumine, il s'argile ; et tout est poreux. » Bah oui. Tous ceux qui vinrent tâter la peau des palmiers bruns qui nous ombragent, tous ceux là en eurent des énigmes à résoudre... Ils en eurent des milliers. « Tout s'est dessiné d'une encre étrange on dirait. La flore est fictive ; la faune inverse nos données. » C'était vrai.

Là-bas dès qu'ils comprirent qu'ici y'avait quoi faire, et quand ils virent leurs miteux les snober, plus vouloir leur revenir et se mettre à prospérer ; là-bas direct à partir de là, ils changèrent la nature des peuplements. Oui. Les mités diminuèrent et les envois furent triés, comme ça : des ingénieurs à science et la masse infinie des administrations vinrent diriger les premiers arrivants.

Peu à peu, lentement ; lentement chez nous tout s'est muté. Les métaleux construisirent, les hommes travaillèrent et la nébuleuse grandit. La terre s'est tournée d'un quart et ils relièrent nos huttes à des pôles axiaux là-bas « depuis Sumer » ils disaient eux, « depuis Sumer on sait tout ça. » Des bâtiments montèrent sur nos végétaux. D'un coup nos arbres multimillénaires durent regarder vers le haut. Des dômes éclatèrent et l'espace se courba.


Ici tout changea. De fait : ils nous r'inventèrent. Vite. Notre îlot muta et nous tous, on aima. Au début tout fut bon. Chez nous tout a dit « j'adhère, j'adhère, ils ont raison. » Oui. Au milieu de nos vieux cerveaux qui s'effritent, une certaine idée circula. Chez nous certains se mirent à dire (et souvent), certains dirent « faut s'inventer ». Nous : « Devenir une tête orgasmée remplie d'électrodes », pourquoi on dirait « on veut
pas » ?

Nous, mettre un corps entièrement neuf dans nos membranes, et même, nos membranes, les faire pousser en mieux, là : encore plus confortables, plus maniables aussi, et plus total adaptées, pourquoi, sérieux, pourquoi on dirait qu'on veut pas ? Nous, sanguines, nos idées s'illuminèrent rien qu'à penser demain. Là. Demain = l'être ; et demain = tout. Demain nous caressera. Bah quoi ? Chez nous, tous le crurent au début, et y'avait beaucoup (franchement c'est vrai), y'avait de quoi. Chez nous, tous ; tous pensèrent en les voyant, eux, de là-bas, venir débarquer devant nous pour nous habiter, tous pensèrent « on va s'enchanter bien. » Pleins. Comme ça, « notre île attire les avancées. » Bien. De là la légende se transmit. Belle. De là naquit un récit merveilleux :

« Un jour nos plages furent atteintes par eux. Eux nous viennent autour de l'étendue. C'est l'air qui les tient ; ils se font dedans. Les parois se traversent grâce à eux » et des fois mêmes on rajoutait comme ça : « gloire, gloire, gloire ; gloire à eux ! »


Chez nous tout le monde relaya. Dans les veillées, en écoutant les conteurs, souvent les femmes et les sensibles se mettaient à pleurer, murmurant tout bas : « Joie, joie, et beauté ! » Le conteur chantait : « Avec eux, les cerveaux que cerclent nos corps avec ses lambeaux, nos cerveaux vont signifier ! » Puis peu à peu, les veillées diminuèrent et dès qu'on sut lire, des tracts diffusèrent les récits.

Bah quoi ? Oui. On a su lire. Ils nous ont appris. Faut que je le confie : là c'est l'histoire... L'histoire est là tout entière : ils nous ont fait parler... nous ont appris comment faire, et quand... tout. Nous ont appris à croire au futur, et penser qu'il viendrait. Là : « vos arceaux seront... Vous irez... ! » Bah oui. Tout le monde crût : « Profonds, denses et solides, nos étant s'élargiront. Nous serons la tête imaginative d'un demain pensant » nos premières poésies disaient, après qu'on eut mis des ans nous, à bien structurer nos palais. En vrai : au début ça fut dur. On savait pas. Et : c'était pas non plus ce pour quoi nous étions faits. L'alphabet tout ça ; rien nous allait. « Ba ; ba ! » Au début nous on faisait que ça : « Ba ba ba Yé ! » ... Nous = « Ba yé ». Et eux = « non ». Quoi ; leurs professeurs face à nous qu'on avait réparti en petits groupes, là, 15, 16 de nous réunis devant eux, on les écoutait : « Ari ! Dites le : Ari ! »

« Ils nous prennent pour des cons ? » on s'est demandé sérieusement au début, « non mais ! Bon : Ari, voilà, Ari !!! » «a y'est on sait parler, « Ari, youh ! Ari ». Puis on continua, « Ari, Areuh ! Meu ! Areuh voir et Bonyour ! Bonyour c'est moi bonyour ! » C'est dur aussi quand on sait pas... Donc eux : « non » ils m'ont repris longtemps pour m'éduquer, « pas you ! Tu t'appliques un peu oui ? Pas bonYOUr ! J. C'est Gît, Je. Dis : Ji, Ji. » Et moi bah « Yeux ! Y'arrive pas, y'a pas moyen ! » Eux : soupir, silence et : « Bon. Si c'est pas fini ça va commencer petit gars. Fais voir tes doigts t'auras l'air beau » et Bam ! Dix petits coups à la badine sur mes ongles et ma peau fraîche. TAK ! (TAK x 10) et c'est comme ça ; grâce à ça, comme ça j'appris plus vite. Eux : « Répète : JE. JE le note et JE m'en félicite. » Et moi : « Jeu, Jeu !! » Ok, ça vint : « Bonjour bonjour ! » Comme ça j'ai parlé, quoi : je suis né !


Voilà. Je zappe un peu du grand process aussi, mais j'appris bien. J'étais bon. Excellent élève mon bulletin marquait. Bravo, félicitations ! Quoi non : félicitation non parce que « élève dissipé » mais ça va. Là... Puis très vite on arriva aux questions qui préoccupent = « qui a une âme ? Et qui n'en a pas ? Qui en a deux ? Et qui c'est le roi ? Etc. » Là. Très vite, et tous, on a su tout faire comme eux. Même mieux. Le désir nous attaquât, grand ! Puis l'amour après. Les coutumes, la métaphysique, les mœurs ; tout nous trancha !

Mais c'est là l'erreur aussi finalement. Leur erreur est là tout entière : fallait rien nous dire ; jamais. Fallait pas nous faire cours et pas nous instruire, et jamais nous parler. Jamais nous apprendre à le faire ; et rien nous éduquer. C'était, c'est des... bête(s) ; aujourd'hui je sais : leurs instruments sont réversibles, faut savoir les manier !


Quoi : la langue, les mots... y'a qu'à les retourner ; contre eux. L'énergie peut tout faire, là : la pute et son contraire, la vierge ou la violée, voilà. L'énergie vaut tous les luxes, et y'a qu'à s'y vautrer. Ou pas. Y'a qu'à ; y'a qu à pas... y'a qu'à se tenir debout. Par là ils vont payer : dans ma langue, mon corps qui finit le fera debout !

La langue droite, dans le palais, debout ! Debout la langue commence à parler. C'est simple. Elle peut dire, tout. Douce et humide, la bouche jouit selon qui la manie, simple, le secret vient qu'après. Là, le secret c'est ça (je le dis, gratis, sans rien majorer). C'est là : le secret c'est = qui lie la bouche au faire fait. Point. Qui pense à la faire (la langue), la fait. Qui s'ouvre à la sphère, et qui s'y produit. Qui jouit ? Qui jouit ? Qui tourne avec son faire, qui fait ? Qui par la langue en l'honorant fait ce qu'elle dit ? Qui l'orgasme et qui la salit ?

De là seules, éternelles, des litanies naissent nous hausser, comme ça : de là nous, coupables au naître d'avoir mal échu, marchons ! Marchons sur l'empereur et faisons. Ligués dès la mine, bloquons. Tout : les issues, les pôles etc. Tous tiennent de ce que nous portons. Marchons, marchons, qu'un sang, et un seul, abreuve nos terres et tout nous viendra. Bien, faut le dire et d'une eau qui salive au dernier mot.