Les pieds nus de Syracuse par Aïcha Liviana Messina

Les Poèmes et Fictions, poésie contemporaine

Les pieds nus de Syracuse par Aïcha Liviana Messina

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Je ferme la parenthèse. C'est quoi une parenthèse ? C'est une histoire d'amour. Un secret dans un secret, car je soutiens qu'il n'y a que du secret, non pas de l'indicible, mais des pieds touchés en douce, sous une table. Ces mêmes pieds, Julien, dont on a parlé si souvent, qui se frottent dès qu'on sent les pensées venir, ou les miens, tu m'avais suggéré d'y mettre du vernis rouge, l'été, quand je vais toucher la mer, et fouler le sable. Je foule la mer, je touche le sable, il y a presque plus de brume que de nuit, c'est blanc, c'est suffisant.
Entre chaque parenthèse - entre chaque histoire d'amour - il n'y a pas de points, pas de ponctuation, de virgules, points virgules, deux points, points d'exclamations. Surtout pas de points d'interrogations. Ce sont les sentiments qui reprennent leur droit - et non pas le corps, le désir - leurs droits de clandestins, leurs mots et leurs peaux, et leurs soupirs. Je veux dire que le sentiment est ce droit au silence, ce droit au silence épuisé, à l'épuisement de ce silence de mortels qu'il y a dans les parenthèses, à l'intérieur de chaque histoire, là où se logent l'attente, la patience, et les cris avec tout ça, même pas criés, supputés, dans une grimace, d'enfant, devenu fou. S'arrêter c'est s'arrêter, fermer la parenthèse, se libérer de ce silence, viscéral, de l'amour.

J'ai fermé la parenthèse. Mais je sens qu'elle bouge parfois. La nuit quand je dors par exemple. Je pourrais dire je ne t'aime plus, je pourrais tellement le dire que je déteste cette rigueur, cette certitude, cette aliénation à la déclaration d'amour. Pourtant on s'aliène à elle comme le chien à son os. Je veux dire, à chaque fois qu'on dit je t'aime, on mord cet os, on le défend, on le prend. On prend les mots d'amour. On les prend, à qui de droit.
On vole, à qui de droit l'amour, on puise sa certitude. Mais je t'ai rencontré par hasard. On se parlait, on s'écrivait, on se prenait surtout par les pieds, tout droit jusqu'à la tête. C'est l'amour aussi qui règle tout ça. La bouche, non, ce n'est pas juste pour se manger. C'est la religion qu'on vole et qu'on dévore. On le vérifie à chaque fois, quand on s'aime, impossible qu'on ne se le dise pas, qu'on ne se le commande pas, la gueule haletée, dans un bouche à bouche angoissant qui fait de Moïse un parlant brisé par la voix de l'amour. «a passe par la bouche, ça remonte des pieds jusqu'à la tête. Et tu sais Julien, maintenant que la parenthèse est fermée, mais comme un arbre qui ne demande qu'à être arraché, emporté loin du sol, je ne pense plus à toi, mais je vois l'image de ton corps nu, et sans la tête. «a m'arrive, ça, dès que je lis quelque part ton nom, ou parce qu'il est là encore, entre deux parenthèses, avant celle qui s'ouvrira, je foule le sable et ça m'arrive de trouver ton nom, au hasard, quand j'aperçois des lignes, il y en a partout des lignes, la mer c'en est une et c'en est plusieurs, je ne les suis pas, moi aussi je laisse ma ligne derrière moi.

La parenthèse bouge. L'histoire, c'est cela, c'est aussi un enfant. «a attriste comme de savoir qu'un enfant est mort très jeune. Toutes les parenthèses bougent. Ou bien toutes les parenthèses devraient bouger. Ou bien certaines. Il y a de très beaux arbres. Certaines grandes personnes se sont aimées si fort que lorsqu'on va les voir on reste des heures sur les branches. Toutes les histoires qu'on vit sont secrètes, quoi qu'on en dise. Elles sont secrètes parce que l'enfant qu'elles sont n'a pas de nom.

On croit qu'on fêle les villes à force d'inscrire les noms des amants sur les murs. Toutes les villes ont été des êtres aimées. Des filles. Alexandrie, Constantine, Syracuse et Messine. Inscrire un nom sur un mur c'est sauter par dessus la prière. Le nom de l'être aimé c'est le nom de l'être aimé. Son image est comme Messine aux jambes découvertes, aux seins déjà captifs du tremblement de terre. C'est l'amour qui se fêle dans un nom.

Je foule le sable avec mes pieds Julien. Il ne reste plus grand chose du vernis à ongle rouge, plus rien même. Je ne vois plus ta tête mais cette couleur rouge écaillée, des bris de nos mains qui écrivent avec le cœur les barques de clandestins dans lesquelles les mots non touchés laissent derrière eux les lignes dont ni toi ni moi ne savions rien, ni la lame, ni l'errance, ni la transparence, ni la durée. Syracuse a les pieds brûlés par le soleil aujourd'hui. La brume est là comme une nuit enneigée par le printemps où je sortirais ma tête dans un tableau de Chagall. Chaque mot que tu m'as écrit, Syracuse les lève, les arrache à la mer. A ses pieds la mer est encore accrochée, comme cette femme dont tu as volé les lèvres en lui écrivant aucun mot d'amour mais de l'amour jusqu'en la paume de ses mains creusées dans la ville devenue l'olivier au pied de la mer.

Julien, je foule le sable avec mes pieds et je ne recouvre plus mon visage avec mes mains. Ton corps sans tête dessine mes épaules et ma nuque, et mon profil garde le secret des secrets. Les souvenirs arrachent les visages. Je t'ai oublié quelques jours et je vois chaque être humain sans la tête. Tous les secrets sont acéphales. Les chats me regardent et s'enfuient. Ils racontent cette histoire, ces histoires qui échouent dans les épaves de Rome. Ils se nourrissent de nos têtes d'hommes et Rome se détache de Syracuse comme une barque trop vieille dont l'immobilité est mobile sur la mer. Les sentiments sont des tableaux. Ton nom est le nom de personne, aucune parenthèse ne ferme cette entaille. La mer est aux pieds de Syracuse qui monte sur le dos d'autres villes encore. L'écume presse la ville comme ces murs griffés de secrets et ces parenthèses à l'image des mots du langage qui se cherchent un destin faute de refermer une histoire.