UN TEMPS DE NEIGE par Maryline Desbiolles

Les Célébrations

UN TEMPS DE NEIGE par Maryline Desbiolles

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    Je ne le savais pas encore, mais la neige s’était mise à tomber. Des flocons discrets, transparents, presque secrets, ils se mêlaient à nos paroles, celles de Tatiana Wolska et les miennes indistinctement, à l’atelier, ce matin-là, si bien que flocons et paroles étaient peut-être tout un. Un flocon d’abord, solitaire, vite fondu sur notre front incrédule, puis deux, puis toute une nuée qui effaçait les angles, changeait la donne. La Pologne s’était engouffrée dans l’atelier, mais elle n’était pas un territoire, pas une frontière, pas un lointain, elle était un temps de neige.
    La neige était tombée. Elle innocentait le regard mais en même temps, à cause d’elle, le regard n’était plus jamais le même, innocenté et touché.
   Le regard n’est plus jamais le même. C’est que la neige emplit le paysage et tout ensemble le vide. C’est ainsi que je comprends les boules de Tatiana Wolska, boules de neige bien entendu, qui ne sont pas sphériques mais semblent avoir été tassées par la paume, bosses et creux selon la pression de la main, boules de neige fondue, volatilisée, dont il ne reste qu’une structure constituée de bouteilles en plastique, bouteilles qui auraient éclaté comme leur eau se serait solidifiée, devenue bloc de glace, bouteilles éclatées et soudées l’une à l’autre, thermosoudées, Tatiana Wolska soufflant à la lettre le chaud et le froid, jouant du chaud et du froid afin de composer une peau de bouteilles dont il reste parfois quelques goulots pour signifier l’eau perdue, évaporée, occupée dans les nuages à se transformer afin de se répandre à nouveau sur le paysage. Ou ne pourrait-on pas dire que l’eau des bouteilles se réinvente dans les nuages confectionnés par Tatiana Wolska ? La neige n’est-elle pas du nuage tombé sur la terre, déployé sur elle, nappé? Chacun sait que dans la neige on est déboussolé et que sans crier gare on risque de se retrouver cul par-dessus tête.
    Je reprends : une structure constituée de bouteilles en plastique thermosoudées, et systématiquement trouée, vrai panier percé dont le dedans est dépensé sans compter, de même que la mousse polyuréthane peut à l’occasion excéder pour rien, combler jusqu’à la gueule, qu'on ait faim ou pas, quand par ailleurs il s’agit de recueillir les reliefs, recouvrer les rebuts, chutes de bois, palettes, ficelle, cercle en fer trouvé avec ses plumes, réminiscence du temps de neige, d’une économie pas si lointaine où il s’agissait de ne rien laisser perdre, aucune miette, aucun mot. Le stylo de Tatiana Wolska dessine silencieusement, obscurément combien les mots font boule de neige, combien ils saturent le monde (gare à l’avalanche), et promettent cependant de le dénuder jusqu’à la lumière, dangereuse pour la vue, étincelante. « Sur le chemin du retour, qui me parut splendide, il neigeait à gros flocons, denses et chauds. Il me sembla presque entendre résonner de quelque part un air de mon pays » écrit Robert Walser dans Retour dans la neige paru le 25 décembre 1917, « un chant de Noël et presque aussitôt déjà un chant de printemps » pointant tout autrement sa disparition dans la neige bien des années plus tard, le jour de Noël, lors de l’ultime promenade.
    Il neige dans l’atelier de Tatiana Wolska. Le manteau de neige des récitations, manteau qui enveloppe, amollit, ouate, jambes en coton, évanouissement, manteau qui cache, efface et révèle, la neige est un écrin, de minuscules scories brillant comme de l’or, des vis comme des bijoux, cependant qu’au loin ou tout près, on ne sait plus, danse une haie de piquets, à moins que ce ne soit une ligne de clous, l’échelle on ne la connaît plus, une clôture à moitié effondrée, grande ouverte sur le rien fécond.