Restons entre hommes par Éric Houser

Les Incitations

25 août
2011

Restons entre hommes par Éric Houser

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C'est une lorgnette un peu courte qui est braquée sur le numéro 204 de la revue Action Poétique, ici même sur Sitaudis, par Lambert Castellani. Sous le titre Petits poèmes fleurs pour poètes à poèmes (presque un - mauvais - alexandrin), celui-ci casse du sucre sans les nommer sur Bernard Noël, Awlad Ahmed, Nicolas Puig (à travers lui, sur le fait qu'Action Poétique s'intéresse en publiant son étude au rap et (à la) contestation politique dans le monde arabe), Menha el Batraoui, Ricardo Aleixo, M·rcio André, Marcelo Ariel, Fabricio Carpinejar (deux occurrences), Simone Brantes. L'argument tient dans le titre. Suit après l'énumération des citations, agrémentées de NDLR bien senties, une autre, plus courte, sous le chapeau À sauver (à mettre du côté droit, donc) : Nora Fortunato, Jean-Claude (sic) Depaule, MarÌlia Garcia, Anne-Renée Caillé, Crèche pudding (Liliane Giraudon et Patrick Laffont). On aura reconnu, dans la posture de Lambert Castellani, celle du non-dupe typique. De celui à qui on ne la fait pas. Je n'ai rien à en dire sauf deux choses :
1 / À part Bernard Noël, sa critique vise surtout des poétesses et des poètes étrangers (de Tunisie, d'…gypte, et du Brésil) : un européen blanc juge des nabots d'outre-Méditerranée/Atlantique. D'autre part, s'intéresser au rap (étude de Nicolas Puig) n'est probablement pas digne d'un poète digne de ce nom. Air connu.
2 / Lambert Castellani n'a pas dû bien lire le long poème (12 pages) de Patrick Beurard-Valdoye, intitulé SIGM. (1-OUTRECHARNELLE ; 2-PORTE-JOIE). Ce sont deux tranches de biopic (vous pouvez tout trouver sur Google) cryptées en poème. Trait d'union entre la première (Virginia Woolf) et la seconde (Hilda Doolittle) : Freud. Il semble que le poète s'identifie à ce dernier, qu'il décrit comme vieux décati au regard simiesque, que ses bouquins (sic) ont fait plus infâme que fameux (je fais un peu de montage, mais ce sont ces mots-là). De Virginia Woolf semble surtout l'intéresser le suicide (dans la rivière Ouse, les poches lestées de cailloux), vision romantique rappelant l'Ophélie de John Everett Millais. Il ne dit pratiquement rien de la rencontre Woolf/Freud, qui a réellement eu lieu en 1939. Quant à Hilda Doolittle il évoque ses rencontres avec le même Freud (dont l'épisode viennois de 1933), avec insistance sur l'affaire des gardénias, fleurs préférées de Freud que Hilda lui offrit pour son anniversaire (1). Les poètes adorent les fleurs, en cela Lambert Castellani a raison.
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Surtout, Patrick Beurard-Valdoye dans ce texte dit le vrai de son savoir sur la sexualité (de son fantasme), en avançant, sous le masque du vieux décati, qu'une femme ne peut pas être heureuse avec une femme :

est-ce qu'une femme est heureuse avec une femme ?
bio
logiquement no


Assez homophobe (la coupe ni l'insertion de no à la place de non, euphémisante, ne faisant illusion), cet énoncé axiomatique (2) dénonce une position que je crois centrale dans la posture de nombre de poètes contemporains, toutes tendances confondues. Posture biface, d'élitisme de la référence et d'exclusion de l'autre. Posture autotélique dans laquelle aime à se retrancher le milieu (il porte bien son nom), car elle lui permet de se conforter dans son malheur : retranchement, superbe isolement, imaginaire de l'avant-garde comme politique... Peu de lecteurs, mais puissance symbolique maximale (3). On se tient chaud ensemble. Entre hommes. J'ajoute que la légitimation biologisante du partage des sexes, antienne chantée in saecula saeculorum que reprend ici Patrick Beurard-Valdoye (Freud, c'est connu, n'a pas pu tout à fait rompre avec ça), est plutôt régressive, et pas très littorale...



(1)
Hilda Doolittle, Pour l'amour de Freud, préface de Elisabeth Roudinesco, éditions des femmes Antoinette Fouque, 2010 ; Trilogie, éditions José Corti Série américaine, 2011 ; Hélène en …gypte, éditions de La Différence, 1992.
(2) Qui peut avoir été produit par Freud lui-même (je n'ai ni Gesammelte Werke ni Standard Edition pour vérifier) ; Patrick Beurard-Valdoye ne s'en démarque pas. Et évoquer les berges sussexuelles (Witz avec le nom propre Sussex) que Virginia Woolf n'a pas su habiter, va, de manière implicite, dans le même sens.
(3)Voir La poésie et sa croix, et ses conclusions, article de Gwenaëlle Stubbe à paraître dans le prochain Cahier Critique de Poésie, dans le dossier consacré à la critique.