Baudelaire et Apollonie, le rendez-vous charnel de Céline Debayle par France Burghelle Rey

Les Parutions

23 juil.
2019

Baudelaire et Apollonie, le rendez-vous charnel de Céline Debayle par France Burghelle Rey

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Baudelaire et Apollonie, le rendez-vous charnel, est un roman né de la passion de Céline Debayle pour l'art et la littérature. À partir de quelques lettres échangées entre les amants qui se connaissent depuis cinq ans, elle nous les fait vivre dans le Paris du Second Empire en compagnie des plus grands écrivains et artistes.

 

Deux citations en exergue laissent entrevoir ce qu'est l'amour pour Baudelaire : " A la très-Bonne, la très-Belle / Qui m'a versé joie et santé " et la passion éprouvée depuis tout ce temps et poussée à son paroxysme : " les poètes sont idolâtres ".

 

Un incipit en italique de deux pages, ainsi que le seront dans le livre celles vertement adressées à son amant Alfred Mosselman, rapporte au style direct les pensées de l'amante métamorphosée quand " Charles est venu, Charles aux vers scintillants d'étoiles."

 

Puis le récit prend son envol plantant son personnage à la fois dans un contexte historique et culturel (" il se lave au savon à la laitue comme Napoléon III " ; " il pense à Rubens ") et dans la vie quotidienne. Le poète prêt au " sacrilège " du fameux " rendez-vous charnel " unique du 27 août 1857 s'habille et c'est un film, digne d'une hypotypose, qui nous le montre s'élançant pour partir rejoindre " la madone ".

 

Le chapitre 2 au vocabulaire enrichi de multiples champs lexicaux et qu'accompagne l'image du serpent, " enlacement fatal ", comme celui de la statue d'Auguste Clésinger dont Apollonie fut le modèle, sa robe folle et l'ensemble de sa toilette jusqu'au chignon aux trois parures - " rose de jardin, peigne de geisha, plume de geai " - enveloppe de baroque la cérémonie des préparatifs. La dernière touche qui le prouve n'est-elle pas celle d'un mélange de parfums exotiques ?   

 

Puis Céline Debayle élargit le cercle de cette réalité qu'elle sait faire vivre aux lieux et à leurs sensations, à cette Ville "agitée " où le personnage est plongé dans ses pensées, ses références et ses remords, tous empruntés au poète comme le dit " Les Notes de l'auteur " en fin de volume. Regret en effet d'avoir envoyé une lettre à la bien-aimée dans laquelle il annonce sa condamnation pour outrage aux bonnes mœurs à propos des dix poèmes, entre autres, qu'elle lui a inspirés. Ainsi, dans son boudoir précieux, les interrogations angoissées d'Apollonie au style étudié se multiplient-elles avant une chute concise et inattendue : " Tout d'un coup, sur l'ottomane du boudoir, Apollonie Sabatier tremble.".

 

Suspense aussi pour le lecteur qui souffre avec Baudelaire en retard dans " la capitale du plaisir " - occasion d'une description remarquable de deux pages qu'il faudrait citer - " bordel de l'Europe " où " Sara l'inoubliable lui flanqu(ait) la syphilis ". " Les Notes " disent également que " La prostitution évoquée reflète celle  à Paris sous le Second Empire.".

 

L'auteure, emportée par son histoire, continue à broder sur ces thèmes, évoquant même le choléra combattu par la belle même si l'emporte sa joie.

 

Il s'agit bien de dire qu'imprégnée par ses lectures et habitée par sa passion, Céline Debayle, à son tour, offre une œuvre véritable quant au style et à la magie de l'événement choisi et si habilement raconté.

 

Le lecteur ravi ne traversera plus Paris pour aller en visite sans penser à ce rendez-vous unique dans l'histoire littéraire. En effet un livre abouti est un livre qui change la vie de celui qui le lit.

 

De même comment oublier ces chapitres où alternent les points de vue du visiteur et de celle qui attend ? A la page 33 semble ainsi répondre la page 41, tourment encore de celle, ardente de désir - son cœur s'emballera quand sonnera à la porte celui dont est magnifiquement décrit " l'admirable visage " - que ses amis appellent : " Madame la Présidente " en raison du cénacle qu'elle dirige dans son appartement :

 

" Non loin de la prison pour dettes, Baudelaire quitte l'omnibus. Bientôt il étreindra sa madone pour la première fois, embrassera sa chair chaude, garnie de nerfs et de sang."

 

 

" Et si Charles ne venait pas ? Apollonie Sabatier  n'y croit pas, elle est si courtisée, plus séduisante que la Duval, sa rivale, " la négresse de Baudelaire " comme l'appelle avec mépris le milieu littéraire parisien."

 

Mais notre auteure sait à merveille traduire l'éblouissement de Baudelaire à son arrivée. Puis les tableaux qui représentent Apollonie, ses meubles, les génies qu'elle reçoit, tout est là, énuméré pour la joie encore du lecteur qui se sent comme actant d'une époque aussi riche. Le voici comme les amoureux, vivant le malaise de Baudelaire et pire la colère qu'il " remâche " et qui est ici habilement exprimée dans les premiers chapitres de la visite. " Les Fleurs du Mal ont été  punies, et coupées ". Et en accord avec l'accusation de vice elle-même, le langage n'hésite pas à se faire cru.

 

Charles est, par le fait, " aussi sage qu'une photographie de Nadar ". Comme il fut déjà " d'une excessive politesse " lors de leur première rencontre douze ans auparavant dans l'hôtel particulier de Pimodan. La "caméra " de Céline Debayle offre alors un gros plan sur les mains du poète pleines de souvenirs :

 

" Des doigts sensuels, couchant sur le papier du souffle, des rimes embrassées, des enjambements, lui écrivant " voix aimée ", " corps enchanté ", " image chérie ". Quand vont-ils se poser sur sa gorge de femme ? "

 

Une analyse psychologique d'une rare finesse retarde encore la " conclusion " en évoquant les pensées de celle qui n'a pas l'habitude du respect et de celui qui en a trop et atermoie, plongé dans son passé comme, à chaque fois, par autant de flash-back qui rompent la monotonie du linéaire et qui le soutiennent : " Des images arrivent, les haschischins tombés sur les tapis, Delacroix, Daumier, Gautier, Nerval, Balzac - modeste amateur de haschisch sucré. Lui n'en raffolait pas non plus. Il préférait déjà l'opium, qui allonge l'illimité et creuse la volupté. "

N'a-t-il pas été aussi sur les mers jusqu'à Bourbon d'où il a rapporté un goût prononcé pour les femmes noires comme Jeanne Duval justement ?

 

Le personnage enfin s'anime dans le cadre  précieux du " gynécée " tout en ressentant encore les affres causées par sa syphilis. Non, le lecteur n'est jamais au repos et, comme le poète, a du mal à respirer mais est lui aussi dans un désir continuel, celui d'en savoir plus. Le voici qui entre avec Baudelaire dans la chambre d'Apollonie !

 

Il faut le laisser, sinon par pudeur mais du moins par respect du suspense, découvrir la suite de l'aventure. Mais, avant, évoquons encore la culture poétique approfondie de l'auteure qui connaît, par exemple, la technique du centon. Ainsi le poète, dans son émotion, réunit-il trois vers de trois poèmes différents :

 

" Mais de toi, je n'implore, ange, que ta prière

Ton souvenir en moi luit comme un ostensoir

Son haleine fait la musique..."

 

Puis " il retourne à la chair affolée "...

 

Grâce à une importante et très variée documentation qui s'allie à une imagination rare, Céline Debayle dépeint " le rendez-vous charnel " jusqu'au bout comme si elle l'avait vécu et permet au lecteur de le vivre à son tour intensément dans son présent et dans ses conséquences. Celui-ci n'aura plus qu'une envie, celle de relire, comme Apollonie, le lendemain, Les Fleurs du Mal.

 

 

 

 

 

 

 

Le commentaire de sitaudis.fr

 

Arléa, 2019
154 p.
17 €