Enlèvement avec rançon de Yves Ravey par Maryline Desbiolles

Les Parutions

29 sept.
2010

Enlèvement avec rançon de Yves Ravey par Maryline Desbiolles

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Max et les oublieux



Au commencement, la frontière. Que franchissent à ski Max, le narrateur, et son frère Jerry. Ils arrivent de Suisse et le roman se déroulera en France, le pays des deux frères. Nous sommes en terre de connaissance, géographiquement et historiquement ; la seconde guerre mondiale est un des cœurs discrets, presque secrets, des livres de Ravey, comme la figure du Juif, encore plus discrète, encore plus secrète, qui apparaît ici dans le prénom du Père, Salomon, père de Samantha que les deux frères vont enlever, et patron de Max, le comptable en qui il a toute confiance.
Nous sommes en terre de connaissance et déplacés en même temps ; loin. Car les livres de Ravey, secs, élagués, faussement transparents, denses comme la pierre, se placent dans la lignée du roman américain, de Chandler à Cormac McCarthy, et cela me saute aux yeux comme je relis Carver et tombe sur Jerry, tout aussi affreux, dans la très violente nouvelle Je dis aux femmes qu'on va faire un tour*.
Les deux frères, quant à eux, font un tour dans la neige. Nulle description des paysages qui surgissent cependant avec force, d'autant plus peut-être qu'ils sont laissés en blanc, au blanc, de même que crisse la neige sous les skis, il nous semble l'entendre, la neige tombe, mais quelques mots précis, très précis, déchirent ce qui nous aveugle. Max s'y connaît en neige, avant d'être comptable il a été moniteur de ski. Qu'il trace dans la blanche nous fait soupçonner qu'il est non seulement le narrateur mais l'écrivain. Sa chute dès la page 13 confirme nos soupçons. L'écrivain est celui qui chute. Il sait parfaitement skier mais il ne fait pas montre d'habileté contrairement au faux frère, Jerry, qui fait son malin. Et plus encore, l'écrivain est celui qui quitte la piste, « Je ne suis pas tombé, j'ai quitté la piste ».
Jerry ne sort pas de l'aveuglante tombée de neige. Il s'est entraîné dans des camps d'Afghanistan, possède une arme de fabrication israélienne, il ne mange plus le lard des œufs que lui prépare Max, mais ne sait pas décrire ceux qu'il a mangés dans un Best Western. Tout est confus. « Pense pas aux détails » dit-il, cependant que Max ne pense qu'à eux, c'est par eux, par l'attention qu'il leur porte que l'écrivain peut prétendre attraper un bout de réel. C'est sa morale. Il faut trahir celui, fût-il son frère, qui ne pense qu'en général, qui ne fait littéralement pas dans le détail, et pourrait tout aussi bien brûler Samantha qu'il a pourtant séduite et son père Salomon dans leur Vel Satis. Ces meurtres virtuels nous relient aux attentats hors champ qu'a dû commettre Jerry, aux crimes de masse, aux corps partis en fumée. Jerry les a sans doute oubliés, comme il oublie de se rendre sur la tombe de son père (qui pendant l'Occupation dissimulait derrière sa menuiserie des fusils et des caisses des Forces Françaises Libres ; était-il un résistant que l'on qualifiait alors de terroriste ? Que de pistes ouvertes, en si peu de mots, si l'on consent à chuter nous aussi). L'écrivain est celui qui se souvient des morts et leur rend hommage. Max ne manque pas, rituellement, de mettre deux bouquets sur la tombe de son père, un pour lui, un pour le frère absent.
Cependant Jerry commet vraiment l'irréparable en appelant frère un type dont il ignore le prénom. La confusion est à son comble. Celui qu'il ne peut nommer, l'innommable est aussi celui qui le tue. Rançon de ses effacements. Il mérite d'être éliminé du roman ainsi que Samantha l'ayant follement suivi dans la neige qui annule les vivants et les morts.


*Débutants de Raymond Carver, Editions de l'Olivier, 2010