Gueule noire d'Estelle Fenzy par France Burghelle Rey

Les Parutions

25 janv.
2020

Gueule noire d'Estelle Fenzy par France Burghelle Rey

  • Partager sur Facebook
  • Partager sur Google+
  • Google +1

 

 

 

Estelle Fenzy explore le tendre territoire de son enfance passée dans le nord de la France  tout au long de ce recueil qui a donné l’idée d’une nouvelle collection à l’éditeur Antoine Gallardo. «  Là où », dit celui-ci, « je pense que l’œuvre publiée s’inscrit dans un sillon inexploré ou peu visité de la poésie. »

Après un exergue adressé au « petit frère », le premier texte plante un portrait dont le souvenir n’est vivant, comme souvent, que par une photo. S’agit-il de « Pépé » auquel la poète rendra hommage à la toute fin de l’opus ? « Des cheveux frisés /poivre et sel /implanté haut/des yeux bleu gris » peuvent bien être ceux du mineur qui donne son sens au titre. La suite le confirmera : cet « ogre gentil grondant » encourage, tout en veillant sur elles, ses « troupes » qui jouent dans le jardin. Jeux intemporels de tous les enfants du monde qui ne savent pas leur bonheur mais en jouissent magnifiquement. Une poésie aux mots simples, au rythme bref et joyeux, sait en rendre compte comme dans le texte « A la pêche » :

Le dimanche
on allait au chalet
près de l’étang

Tôt le matin
tu me laissais aller
jeter la mie de pain
lancer la ligne
guetter les secousses
du bouchon

Je riais
mollets mouillés
chatouillés de rosée

 

Le pittoresque , « la voyette », «  la bistouille », côtoie le familier,  « la lessiveuse », « les carreaux/pleins de buée », la « Panhard », entraînant le lecteur dans une émotion proustienne. Avec l’odeur du café, le bruit de la voiture et bientôt les couleurs de la mer, toutes les sensations sont au rendez-vous du souvenir :

Parfois
on allait à la mer
celle du Nord
ses plages immenses
ses camaïeux de gris

La rime choisie et répétée permet au poème de se traduire en délicate petite chanson :

Tu nous as invités
chez toi pour le goûter
m’as envoyée au grenier
chercher la farine pour Mémé

Des joies plus grandes enrichissent le quotidien comme le premier prix à l’école ou, récompense plus magique encore, la petite chienne au « corps caramel ». Il y a aussi les plaisirs du Tour de France et du petit écran qui fait face aux fauteuils des vieux. Et les catalogues, bien sûr, que beaucoup de lecteurs, émus encore, se rappellent.

Mais la guerre ne doit pas être oubliée ; restent cependant seulement le charme des prénoms : « Elisa «  et « une toute petite fille/pas vu grandie/Gabrielle jolie » ainsi que quelques allusions pudiques qui n’abîment pas la mémoire si finement réveillée ici.

D’ailleurs la fête l’emporte et le 14 juillet, aimé grâce à l’aura de Pépé, est un moment du livre empreint de grande tendresse avec les « majorettes », « les pommes d’amour » et « les barbes à papa »  à l’époque estivale qui réunit les cousins, « chercheurs d’or » et constructeurs de cabanes !

Puis le contraste est violent avec le texte suivant « La première à mourir »  annoncé au début où Pépé silicosé aurait pu être accompagné par sa petite fille-galibot c’est-à-dire jeune manœuvre employé au service des voies dans les houillères.

Il est temps de faire l’éloge des monotypes émouvants de Colette Reydet. Ils représentent, pour finir,  « le colosse » qui protège les enfants et ceux-ci qui règnent sur leur jardin. Elle réussit parfaitement, pour reprendre ses propres mots, à « établir une correspondance étroite » entre « deux univers complémentaires », les mots et les images.  

Et « Mineurs/d’un autre temps/d’une autre nuit », ce sont, de nos jours, les skieurs qui dévalent « dans le noir / une lampe sur le front ». La neige, la suie. Estelle Fenzy aime décidément les contrastes.

Ainsi face à la force du mineur, au souvenir tendre du jardin  ( « Tu voulais …/guetter les pucerons/des rosiers d’été » )  s’opposent la maladie et bientôt, tragiquement, la mort :

Un colosse
en trois semaines

balayé 

Une herbe sèche
vaincue par le vent

L’écrivaine, comme un funambule, glisse, entre profondeur et simplicité, épure et vitalité, douceur et violence, lumière et mélancolie. Elle évoque, pour terminer, la douceur des souvenirs qui semblent l’emporter sur la douleur.

 

 

 

                                                                         

Retour à la liste des Parutions de sitaudis