L'épave de Yves Ravey par Maryline Desbiolles

Les Parutions

28 oct.
2006

L'épave de Yves Ravey par Maryline Desbiolles

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La Chute









Il y a des livres qu'on n'a pas fini de lire après qu'on les a refermés. Ce ne sont pas les pires.
J'ai lu L'Epave de Yves Ravey, jusqu'à son dernier mot :
« adieu ». J'étais incrédule, il me semblait que j'avais manqué
quelque chose. Pendant plusieurs jours, je crois que je continuai de lire
le livre bien qu'il fût refermé. À cause d'une méprise, il me semble que
je finis par mettre le doigt sur ce que j'avais manqué.
Quelqu'un à côté de moi s'obstine à se tromper de titre et à
nommer ce livre : « La Chute ». Cette méprise me fait penser à l'autre
Chute, celle de Camus, imprimée dans les désastres du XX° siècle.
Elle me fait penser à la chute du mur, des régimes, à celle qu'on nous
annonce. Elle lève pour moi le voile sur « L'Epave », le sort de l'ornière
où sont venues finir une Volkswagen et la famille allemande qui l'occupait,
un couple et une petite fille. La brièveté du roman, sa fin brutale,
presque précipitée, sa chute encore, m'avaient empêchée de saisir le
livre. Je lui rends grâce de m'avoir échappé, de m'échapper encore.
Ce livre est bref, mais il est une pâte feuilletée. Les mots ne sont
pas à la queue leu leu, mais empilés. Ils forment un matériau épais,
mais mine de rien. J'ai dit : une pâte feuilletée, pas une pièce montée.
La voiture a versé dans un ravin, près du lieu-dit Grand-Pont, en
France. Bientôt apparaît « l'Allemand », venu rapatrier les corps de son
fils Samuel, de sa belle-fille, et de sa petite fille Hannah, comme
Hannah Arendt, mais c'est sans doute une coïncidence. L'Allemand se
sent coupable : il était fâché avec son fils. Il fait affaire avec List, le
mécanicien qui a découvert l'épave et l'a allégée de tout ce qu'elle
contenait. List n'est pas coupable, juste misérable, misérable pilleur
d'épave. L'Allemand lui donne beaucoup d'argent pour qu'il remette à
neuf la voiture accidentée. Tout coupable qu'il est, l'Allemand affronte la
reconstruction, le père affronte la reconstruction de la machine où il a
pourtant perdu sa descendance. Il n'y aura plus d'épave, après la
chute, les chutes, Berlin fait le pari de la grande architecture, il n'y aura
plus d'épave, ou plutôt c'est List qui devient épave alors même que la
voiture retrouve le lustre de ses chromes. List perd sa femme au nom
de reine, Fabiola, qui lui préfère les Turcs de la zone, et pis encore, sa
langue maternelle se met à vaciller, ce qu'annonçait peut-être son
étrange prénom. « L'Epave » est presque drôle, presque tragique, il
charrie la grande histoire et nos histoires secrètes, presque secrètes,
tous les mots sont sujets à caution, et même l'adieu qui clôt le livre,
surtout l'adieu est incertain.