Pour Jacques Lepage par Maryline Desbiolles

Les Parutions

13 août
2002

Pour Jacques Lepage par Maryline Desbiolles

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Le décès de Jacques Lepage suscite une grande émotion malgré l'ensablement estival, parmi tous ceux que ce grand critique a aidés, soutenus ou formés. La plupart des revues qui ont compté dans le paysage poétique français ont une dette envers lui. Nous publions en premier hommage un texte de Maryline Desbiolles.


Quand on m'a dit au téléphone : "Jacques est mort", je n'ai pas compris de qui il s'agissait tant cet homme, que j'ai toujours vouvoyé, était pour moi "Jacques Lepage" et plus souvent encore "Lepage", un nom formidablement, intimement, lié au livre, et que ma fille, petite, avait rebaptisé "Marque-page" ; elle avait compris d'amblée sa véritable ascendance.
Si je n'ai jamais appelé Lepage "Jacques" et si je l'ai toujours vouvoyé, c'est qu'il n'était pas un camarade, il était un aîné, il venait d'un autre monde ("J'ai connu ce monde que décrit Proust" disait-il et cela donnait à rêver). La chance était de pouvoir entrer dans la conversation de cet homme plus âgé et plus savant et il vous laissait entrer sans aucune condescendance car sa pensée vait besoin de la violence et de la jeunesse pour continuer d'être aiguisée.
Le grand art de était celui de la conversation, art éminemment volatil et qui ne laisse pas de traces si ce n'est dans nos cœurs. Et je garde dans mon cœur (qui était aussi pour lui le siège de l'intelligence) ce délicieux tissage de paroles dans son petit studio du vieux-Nice qui nous isolait du monde ou plutôt qui en rendait la matière mystérieuse plus proche peut-être.
Conversations entre les pages des livres qu'il "marquait" ainsi de sa vive compréhension, conversations piquées d'ironie, mordantes (il aimait qu'on le contre), et qu'il poursuivait parfois au téléphone ou dans des lettres à l'écriture très élégante et très acérée.
Lepage crut en mes balbutiements d'écriture et cela compta pour moi ; il me fit entrer dans sa conversation que je continue avec lui, secrètement, dans mes livres.