Huitième voix par Maryline Desbiolles

Les Poèmes et Fictions, poésie contemporaine

Huitième voix par Maryline Desbiolles

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Bruno Sanchez. Il m'est de plus en plus difficile d'inventer des noms. Mais c'était la condition n'est-ce pas? Je serais volontiers traître. L'écriture n'a-t-elle pas à voir avec la trahison, le louvoiement? Manœuvrer. Prendre à revers. Toute écriture frontale est un leurre. Je ne regrette pas vos vrais noms parce qu'ils font plus vrais mais parce qu'ils vous inventent mieux. Bruno Sanchez, donc, est né à Toulon juste après la guerre, un 18 juin. Il a partie liée avec la guerre, ce n'était pourtant plus la guerre, mais on connaissait toujours une économie de guerre, tickets, rationnement, Toulon avait beaucoup souffert, la flotte sabordée, la flotte française au fond de l'eau, le port bombardé, entièrement détruit. Il a partie liée avec la guerre pendant laquelle les Gitans ont été persécutés par les Allemands, me dit-il. Il me parle de ses parents, quelques mots, de la dureté de la vie à ce moment-là. De la mort de sa mère alors qu'il a 14 ans, âge auquel il devient docker en faisant croire qu'il a 18 ans. Est-ce la mort de sa mère qui le vieillit d'un coup?
Bruno Sanchez est un Gitan, il a de beaux cheveux longs, blancs, je ne veux pas qu'on me coupe les cheveux, des moustaches, des dents en or, des bagues et des colliers, il est grand, il a belle allure, il ressemble à un Gitan. Depuis notre rencontre à l'Ariane, je l'ai revu plusieurs fois, pas plus tard qu'aujourd'hui dans une grande surface, il ne me voit pas et je n'ose pas lui parler, il semble très absorbé, il est seul, il ne bouge pas, on pourrait croire qu'il attend quelqu'un mais j'ai un doute, on pourrait croire aussi qu'il n'attend rien, qu'il préfère se tenir parmi les gens plutôt que de rester seul chez lui, qu'il donne le change pour ne pas avoir l'air d'un fou ou, pire, l'air de quémander une présence. Je trahis encore car il m'a dit qu'il connaissait beaucoup de monde, qu'il sortait et s'amusait, que la vie était belle.
Avant toute chose il me parle de celle qui a été sa femme. Une femme magnifique aux yeux bleus. Ils se sont connus à Toulon quand ils étaient petits. Une Gitane comme moi, elle était très belle, on se plaisait. Pour se le dire ils sont allés à l'hôtel. Il me parlera plusieurs fois de l'hôtel. L'amour et l'hôtel. ìLes Gitans font l'amour à l'hôtel" aurait pu être le titre de cette huitième voix. Après l'hôtel, ils se sont mariés et sont partis à Nice, c'était en 66, ils se sont installés à l'Ariane.
On ne s'installe pas à l'Ariane. L'Ariane est un gigantesque campement dont on peut être délogé, un campement qui jouxte la broussaille. On peut être un Gitan à l'Ariane.
Il est devenu marchand ambulant. Marchand de lingerie, de couvertures, de draps et de serviettes. Pendant trente ans il a sillonné les routes de l'arrière-pays dont l'Ariane est la porte. Il faisait aussi le brocanteur, il connaissait l'arrière-pays comme sa poche, dans les maisons il achetait des vieux meubles, des vieux objets qu'il revendait aux antiquaires. «a marchait bien. Il fallait avertir les flics, les tenir informés de ces transactions. Il a travaillé aussi deux ans à l'hôpital comme brancardier, je ne sais plus trop quand. Remuer, déplacer, transporter.
Il est séparé de sa femme, séparé de corps. Ils ont trois enfants dont deux handicapés, et sept petits-enfants. Sa femme était très belle.
Comme il baisse alors les yeux, je baisse les yeux avec lui, et je vois ses mains mangées par des taches blanches d'autant plus visibles qu'il est bronzé, une maladie mange le soleil de sa peau.
On m'appelle l'Indien, peut-être à cause de mes cheveux. Je ne veux pas qu'on me coupe les cheveux. Les Gitans aiment avoir une belle voiture, être bien habillés, porter des bijoux, et plus encore les jours de fête, les baptêmes, les fiançailles, les mariages.
Le garçon va demander la main de la fille au père, ça se fait toujours? oui, toujours, il arrive souvent que le père refuse, comme vous êtes venu, vous pouvez repartir, si le père accepte, il faut aussi que la fille dise oui, alors la fête commence tout de suite. Les pères des futurs mariés décident de la date des fiançailles et du mariage. Le père du garçon achète la robe de la mariée, le père de la fille, le costume du jeune homme. La fille doit être vierge. Il faut trouver une femme qui enlève la virginité avec le doigt. Une femme spéciale, il n'y en a pas à l'Ariane, pour la trouver il faut aller à Toulon ou à Marseille. La femme enlève la virginité avec le doigt et recueille le sang dans un mouchoir. Le mouchoir est comme une rose. On montre le mouchoir. Montrer le mouchoir avec le sang rose de la virginité, c'est comme mettre une couronne au père, le père devient un roi respecté par le monde.
Si le père refuse, le garçon et la fille peuvent se retrouver à l'hôtel, après quoi on sera obligé de les marier, mais on ne verra pas la virginité et la fête sera gâchée.
Les fêtes peuvent durer des jours et des nuits. On chante et on danse. On chante pour la mariée, on improvise en racontant sa vie. Souvent les paroles des chansons gitanes font pleurer. Bruno Sanchez est un danseur de flamenco, il accompagne des amis à la guitare dans des bars de la Côte, il chante aussi bien sûr, il chante en espagnol. Entre nous on parle un patois qui est un mélange de français et d'espagnol. Il va souvent en Espagne où vit son plus jeune frère, Bruno Sanchez est l'avant-dernier de dix frères et sœurs dont six sont déjà morts. Les Français ne savent pas faire la fête. J'adore jouer, aux boules, aux cartes, mais la musique, il n'y a rien de plus beau. J'aime bien m'amuser. Je sors. Je m'en vais.
Je m'en vais.
Pas encore, pas tout à fait. Le souvenir de Marie-Josée me revient tout à coup sans crier gare, impétueux, et Bruno Sanchez ne partira pas avant que j'aie retrouvé le sourire très doux et les longs cheveux de la petite fille de 13 ou 14 ans, la jeune fille car, si nous avions le même âge, elle était beaucoup plus formée, comme on disait, que moi. Elle avait un lien de parenté avec des amis de mes parents, et elle venait au village où nous habitions, le dimanche et pendant les vacances. On m'avait dit, ou je l'ai su plus tard, qu'elle était une Gitane, qu'elle vivait dans un camp de Gitans à La Colle-sur-Loup. Nous n'en avons jamais parlé ensemble. Rien n'existait hormis nos secrets, nos promenades au village. Elle m'aimait plus que je ne l'aimais. Elle ne lisait pas de livres, j'ignorais qu'elle n'en avait sans doute pas, elle n'allait pas régulièrement à l'école, elle m'écrivait des lettres si bourrées de fautes que je dois à la vérité de dire qu'elles l'éloignaient de moi. Elle m'avait envoyé une photo d'elle, au dos était écrit : un jour tu ne me regarderas plus et tu m'oublieras. C'est bien ce que j'ai fait jusqu'à aujourd'hui. Gilles plaisait beaucoup à Marie-Josée, c'était un très joli garçon aux yeux noirs. Nos promenades nous menaient immanquablement du côté de chez lui, des terrains de tennis que tenait son père. Parfois Gilles apparaissait. Nous échangions un sourire : nous emmagasinions, Marie-Josée et moi, des commentaires et des fous rires pour de nombreux dimanches. Je l'ai vue pendant un an, peut-être deux. Puis un jour elle n'est plus revenue au village, mais je l'avais déjà perdue. Je crois bien que je ne me suis pas aperçue de sa disparition. J'ai su beaucoup plus tard qu'elle s'était mariée alors que j'entrais au lycée. Quand j'ai passé le bac, elle devait élever ses enfants. J'ai du mal à penser au mouchoir, fût-il comme une rose.