Les draps du peintre (extrait) par Maryline Desbiolles

Les Poèmes et Fictions, poésie contemporaine

Les draps du peintre (extrait) par Maryline Desbiolles

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Je renonce à le nommer, je renonce à son nom si parlant qui eût permis des rapprochements, des glissements osés, qui eût donné des morceaux de bravoure, des mots d'esprit, de la drôlerie, des pages savoureuses. Chacun sait combien le renoncement peut être doux, et cette douceur met du baume sur mon refus du début, sur l'hostilité qui au fond ne me quitte pas. Je suis contre lui. La toile est juste derrière moi. Je peux m'appuyer sur elle, m'endormir en chien de fusil, et lui tournant le dos. Parfois je la touche avec mes lombes, mes fesses ou la plante de mes pieds. Je suis contre lui, j'entre contre lui dans son histoire. Renoncer à son nom me donne un surcroît de liberté sans lequel je ne pourrais pas jouer des coudes, et jouer des coudes il le faut vraiment pour aller au bout de l'histoire. Et puis n'a-t-il pas eu pour ambition de peindre comme personne? Pas du tout nobody, personne ne veut pas dire sans corps, au contraire, ce qu'on entend clairement dans «bien fait de sa personne», «bien de sa personne», le masque, per- sona, et le mouvement qui l'oriente, mouvement dont la toile est tout imprégnée. Pas du tout nobody et pas n'importe quel corps. Je regarde une photo de lui, prise à Sens en 1992, précisément devant le hangar, dans ce qu'il appelait le jardin où nous avons garé la voiture. Il est torse nu, on ne voit pas les fines cicatrices raturant son corps, cicatrices de plaies qu'on lui avait faites pour le soigner, enrayer je ne sais comment les effets de l'artérite, je pense soudain à Anne d'Autriche qu'on avait entaillée à de nombreux endroits afin d'introduire dans les fentes des morceaux de viande dont son cancer devait se nourrir au lieu d'elle, et nulle collerette ne la protégea. Il est torse nu, plutôt costaud, il a un peu de ventre, en aucune façon nobody, il est de face, déhanché, s'appuyant sans doute sur son pied valide, il regarde l'objectif, il grimace à cause de la fumée qui l'environne, car il fait un feu, il ne brûle pas les mauvaises herbes comme on le ferait dans un jardin, mais un monceau de saletés dont des madriers et des poutrelles qui se hérissent au premier plan: brûle ce qui pourra. À côté de lui, un arbre maigre est noyé dans la fumée, on se demande s'il va y passer. À l'arrière les murs de planches du hangar qu'on devine parfois renforcés de tôles, sur l'une des tôles un carré blanc est accroché, une affiche? une enseigne? un dessin, un tableau de lui? Toute cette fumée et cette mélancolie car nous savons qu'il ne sortira pas du désastre, qu'aucun jardin ne remplacera la décharge. Et le papier blanc? a-t-il été sauvé des flammes, de la désillusion, de l'affreuse solitude? On m'a suggéré, un jour, d'écrire une biographie pour me reposer du roman (ce qu'il faut entendre), mais je ne veux pas faire la sieste, avec la même ferveur que lorsque nous refusions dans l'enfance de nous retrancher du monde en plein jour, et de retenir notre impatience derrière les jalousies où palpitait le début de l'après-midi. Je ne veux pas faire la sieste, je veux m'en- dormir de tout mon cœur dans la nuit de l'histoire, et connaître sa boiterie sans nom.