En corps, film de Cédric Klapisch par Michaël Moretti

Les Incitations

14 avril
2022

En corps, film de Cédric Klapisch par Michaël Moretti

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            Le générique est à couper le souffle avec une musique forte à la Led Zep en Egypte (le chorégraphe israélien, entre danses tribales chtoniennes, sauts et jeux de mains de fêtes traditionnelles juives et clubbing, qui joue son propre rôle comme acteur, compose une musique percussive au rythme haletant ; Thomas Bangalter, l’un des deux de Daft Punk, met ses doigts de fée à la pâte). Le générique se termine par une image au ralenti qui se réfère à une étude du mouvement de l’homme par le physiologiste E.-J. Marey avec son chronophotographe, à l’origine du cinématographe - objet du court-métrage de Klapisch, Ce qui me meut, devenu le nom de sa maison de prod. -, de mouvements d’avant-garde comme le futurisme italien ou Nu descendant un escalier de M. Duchamp. Quant au générique de fin, il est du même tonneau, restez bien jusqu’à la fin !

 

            Après Les chaussons rouges de Powell-Pressbuger (The red shoes, 1948), les films de Donen sur les coulisses de Broadway ou d'Hollywood, Soleil de nuit (White Nights, Taylor Hackford, 1985 avec Baryshnikov), Black Swan de D. Aronofsky (2010) où Portman mit le pied dans la danse via Benjamin, Pina de Wim Wenders (2011 ; l’un des rares films où la 3D est vraiment intéressante), En corps est l’un des meilleurs films sur la danse. Klapisch avait signé un documentaire sur Aurélie Dupont (Aurélie Dupont, l'espace d'un instant, 2010), ici remerciée. Dans En corps, après le ballet classique avec tutu et pointes de Petipa sur La Bayadère, nous voyons des danseurs de hip-hop se déhancher dans cette ancienne fabrique de marbre funéraire, Le 104, le chorégraphe contemporain Hofesh Schechter au travail - sensible, intuitif et fluide - lors des répétitions de Dead duets dans Grande Finale en Bretagne ou le ballet Political mother de l’israélien à la Halle de la Villette où les danseurs s’envolent également sur les pavés mouillés, nourrissant le docu de Klapisch sur Hofesh pour Arte. Filmer la danse est encore plus compliqué que de capter un concert où tout est codifié : Klapisch est prodigieux en saisissant l’instantanéité des différents groupes de danse sur scène (solo, duo, réunion en groupes), en restituant l’énergie. Caricaturer en distinguant le ballet classique qui serait aérien et éthéré et le contemporain qui serait plus ancré dans la terre est tout bonnement faux.

 

            Le film débute par une scène muette réussie où le spectateur comprend facilement dans un théâtre à l’italienne, le Palais Garnier, façon Hitchcock, où les incriminés disparaissent dans le clair-obscur. Avec Amigorena au scénar’, nous rions beaucoup (le kiné bobo-écolo-bio au chignon si bien campé par François Civil, « La Bretagne, c’est pas Goa. » ; Podalydès en père engoncé façon Servillo en Andreotti dans Il divo de Sorrentino, 2008, le « plaide-boy » selon le baveux bavard ; la sœur féministe qui se met tout le monde à dos ; Pio Marmaï, un cuisinier dans son food truck rétro tendance, en crise pour manque de yuzu, pour qui le « tutu est cul-cul. », qui bouge des mains comme Chaplin, et mime une scène gore marquante ; Muriel Robin est irrésistible en Yoda ou marraine gâteau larguée), au milieu de séquences d’émotions très bien construites (la rupture, les secondes chances, comment survivre, le rapport père/fille). Malgré des cernes imposantes, Marion Barbeau, première danseuse à l’Opéra de Paris, montre une danse pointue, un jeu simple et efficace et, ce qui est rare pour une danseuse, de beaux pieds. Le côté choral, très inclusif ici, est toujours aussi réussi chez Klapisch, sa marque de fabrique. Il réactualise un Paris contemporain de carte postale : l’image et les prises de vues sont incroyables. Bref, c’est beau et populaire. Avec l’usage épisodique de l’anglais, le film coche toutes les cases pour l’export. Mieux vaut En corps que Coda (Sian Heder, 2021) inspiré de La famille Bélier (Éric Lartigau, 2014). Quand vous sortez du film, vous avez envie d’exprimer votre énergie en esquissant des pas de danse : chacun cherche son entrechat.