Cailloux !, Daniel Pozner par Bruno Fern

Les Parutions

12 août
2023

Cailloux !, Daniel Pozner par Bruno Fern

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Cailloux !, Daniel Pozner

 

 

Même si ce nouveau livre de Daniel Pozner1 commence par « En désordre, c’est ça, d’un coup, ça va, ébouriffé, DAY OR NIGHT ! », il ne faut pas s’y fier car on découvrira ici, bien au contraire, une architecture subtile qui ne doit rien au hasard. Elle est constituée en deux parties formellement distinctes dont la première, interrompue par l’autre qui occupe le centre de l’ouvrage, est donc disposée en deux blocs de volume à peu près équivalent. Ces derniers sont faits de quatrains de vers longs, ni comptés ni rimés mais énergiquement ponctués, chacun d’eux contenant au moins un passage en anglais écrit en majuscules (énoncés informatifs ou injonctifs, comme autant d’intrusions, parfois drolatiques, du langage ordinaire dans le poème) et se finissant par le mot « caillou », toujours placé après une virgule, sauf dans l’ultime quatrain de la première série qui coïncide avec l’interruption susdite : « Caillou, / PLEASE HOLD ON SUDDEN STOPS ARE SOMETIMES NECESSARY » La partie centrale du livre qui s’ouvre alors est quant à elle composée de poèmes de 4 à 11 vers, brefs pour la plupart et eux aussi échappant à la mollesse du vers libre standard : « C’est dur à lire é / cri (pattes de mouches) / ture de cochon ! » Ces textes se développent entre deux mots identiques issus de l’ancien français et dont la table des matières donne le sens – ainsi raillerie pour « rampoigne », singe pour « quin » ou carnage pour « destal ». De plus, on retrouve ces mots, dans leur acception en français moderne, au début de chaque quatrain, ce procédé créant un jeu sophistiqué d’échos entre les deux parties du livre – par exemple, on lira à la page 57 :

 

Ligure

Trouvaille

Précieuse improvisée imaginaire

Du lynx caillasse

Semble commune rare au retour

Réjouissante des coins de rues

Ligure

 

Puis, à la page 71 :

 

Pierre précieuse, on dirait, du lynx, te voici, l’urine, transformée,

Inutile, magique, disparue, FREE EVERY WEDNESDAY, jetée à,

L’égout, la face, la nue, la lame, phénomènes météorologiques, physiologiques,

Ou que l’on garde dans la poche, pour se distraire, n’est-ce pas, caillou

 

Les deux axes permettent autant d’apprécier les qualités d’écriture de l’auteur qui sculpte minutieusement le motif indiqué par le mot initial (objet, animal, circonstances, sentiment, etc.) grâce à un travail de la langue effectué dans toutes les dimensions. Une telle approche inclut notamment un lexique brassant tous les registres (du « merdier » aux « prolégomènes » en passant par « stilb » et « bourguignotte »), un véritable souci rythmique à travers un phrasé qui déstabilise souvent la syntaxe par des coupes qui laissent en suspens, des effets sonores (« Temps qui tisse trie se retire ») et de multiples références, savantes ou pas, musicales, picturales ou littéraires (« les merveilleux nuages », « la ballade des menus propos », « qui sifflent sur vos têtes », etc.). À plusieurs reprises, Daniel Pozner, qui fut chercheur en biologie évolutive et en ornithologie, commente lui-même sa démarche d’observateur attentif : « Des mots anciens, gris, collectionnais, protégeais, passais en contrebande » ; « Pousse ta bille jusqu’à l’œil » ; « On sait faire les boutures, on est des as de l’archivage » Quant aux "cailloux", ils peuvent évidemment évoquer un collectionneur passionné par la géologie verbale ou bien un petit Poucet jalonnant ainsi sa traversée des langues. En effet, chacun des poèmes semble en créer un à force d’une accumulation calculée qui permet à l’auteur-alchimiste de transmuter les mots utilisés dans une forme à la fois solide et suffisamment vivante – rappelant en cela cette phrase de Pierre Parlant à propos de l’écriture d’Andrea Zanzotto : « Le poème est avant tout ce qui, dans le saturé de la langue, doit s’isoler (idiotie), se défier (ironie), se précipiter (vitesse et concrétion). »2 Last but not least, cette opération est menée avec autant de sérieux, voire de gravité : « Plore / Cœur par les plaintes / & oreilles & crayons abîmés / Les genoux écorchés / À terre tomb- / é / Plore », que d’humour : « Utle / Et le point sur le i ? / Inutile à la trappe ? »

 

 

1Auteur de plusieurs livres (dernier paru : Drigailles, Propos2 Éditions) et ayant publié dans de nombreuses revues (Action poétique, Europe, Po&sie, larevue*, Nioques, etc.).
2 Revue Hi.e.ms, 9/10, hiver 2002-2003

 

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