Contre la littérature politique (coll.) par Joseph Mouton

Les Parutions

11 févr.
2024

Contre la littérature politique (coll.) par Joseph Mouton

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Contre la littérature politique (coll.)

 

Ouvrage collectif publié par les Éditions La fabrique. Pour les auteurs, « nous avons à nouveau réuni quelques ami.es (et ami.es d’ami.es)… », dit l’avant-propos. Quant au titre, il est juste une antiphrase provocante : il s’agirait de défaire la fausse réconciliation pacifique entre littérature et politique (la littérature politique) pour repartir en guerre, et donc refaire de la politique et de la littérature pour de vrai (je résume).

 

Pas d’unité entre les diverses interventions. Certains auteurs répondent à la question (littérature et politique), d’une manière clairement théorique (comme Tanguy Viel), d’une manière mi-théorique mi-poétique (comme Leslie Kaplan), d’une manière théorique diffuse (comme Nathalie Quintane), d’une manière littéraire allégorique (comme Antoine Volodine ou Louisa Yousfi) ; certains répondent à côté de la question (comme Pierre Alferi).

 

Un affect commun, peut-être : la colère ; parce que le statu quo serait insupportable (en gros).

 

En détail :

 

Dans sa contribution intitulée Beaucoup d’intentions, assez peu de crimes, Nathalie Quintane nous livre une rhapsodie de pensées diverses où les maximes de portée générale croisent les anecdotes personnelles, les songeries drolatiques, les références culturelles (avec notes en bas de page) et des germes de morale un peu partout, — écrite sur un ton d’humour ironique qui est propre à l’autrice. C’est allègre, tonique, provocant, plaisant à lire, pas toujours facile à comprendre sur le fond, parfois trop elliptique. C’est comme si Nathalie Quintane sortait en vrac les éclats d’une dialectique où elle se meut elle-même en tant qu’écrivaine-dans-la-cité. L’antinomique domine, il floute les résolutions mais la conviction et l’assurance gagnent contre le désenchantement.

 

Dans sa contribution intitulée Chant pour des armes splendides, Louisa Yousfi paraphrase plus ou moins en vers libres, néo-épiques, un épisode de l’Iliade (chant XVIII), celui dans lequel Héphaïstos, sollicité par Thétis, la mère d’Achille, forge des armes nouvelles pour le héros achéen. Quelques commentaires en italiques corrigent l’élévation poétique du modèle grec (= la ramènent au trivial), tandis que d’autres allusions lui rendent des accents contemporains : par exemple, la longue et fameuse énumération des guerriers du deuxième chant devient la courte liste suivante (« des soldats tombés ») : « Wissam, Angelo, Adama, Babacar, Amadou, Amine, Abdoulaye, Lahoucine, Ali, Lamine, Nahel ». C’est le fondamental Homère, en somme, passé (légèrement) à la teinture décoloniale. Quant aux « armes splendides », allégorisent-elles celles que nous devons nous forger aujourd’hui ? Je ne saurais le dire.

 

Dans À nos grandes-têtes-molles, Pierre Alferi (dont j’apprends ici qu’il est décédé l’année dernière) s’en prend à quelques personnalités sur-médiatisées de l’époque : hommes politiques, intellectuels, chefs d’entreprise, écrivain.es… Chacun fait l’objet d’un portrait-charge qui souligne ses vilenies, ses impostures et le lamentable désir de pouvoir et d’honneurs qui le point. Assez peu d’ironie, peu d’humour : ce sont des réquisitoires simplement féroces (et bien documentés). Pierre Alferi feint de s’adresser à sa cible mais omet de révéler son nom, que le lecteur doit donc deviner. Ce n’est pas trop difficile (il y a BHL, l’abominable Darmanin…)

 

Leslie Kaplan part des gens, des humbles, des ordinaires, et de leurs mots dont on ne fait pas ordinairement littérature. Dans une prose rompue et plus ou moins dialoguée (= de la poésie), elle reconstitue la langue dans laquelle les dominés témoigneraient de leur domination, elle interroge cette langue, elle y repère les virus de l’idéologie, les paralysies de la réification, elle suggère la fausse conscience qui en résulte. Programme : « la littérature peut questionner les discours/enfermants/réducteurs/elle peut montrer/à l’opposé des visions naturalistes/que ce qui existe/n’est pas nécessaire/en jouant… » Le texte s’intitule Donnez-moi un mot, juste un mot.

 

Le seul écrivain, donc, qui relève le défi de répondre à la question par un discours entièrement articulé est Tanguy Viel. De sa brillante contribution intitulée Voltaire ou sainte Thérèse ? on peut même dire qu’elle est une sorte de dissertation, soit un enchaînement d’arguments et d’exemples, ornés de citations variées et soutenus plus généralement par une culture très sûre. Il y a donc, dit Tanguy Viel en substance, une tension entre la vocation esthétique de l’écrivain et sa vocation sociale ; cette tension ne peut pas trouver de repos et l’on ne peut pas non plus y échapper. Curieusement, le nom de Theodor W. Adorno n’apparaît jamais, alors que le propos du romancier fait quand même beaucoup penser à la dialectique de l’autonomie et de l’hétéronomie de l’art telle qu’elle se déploie par exemple dans la Théorie esthétique

 

Antoine Volodine a, lui, écrit une nouvelle, stylistiquement assez proche de la science-fiction du siècle dernier. L’histoire : il y a eu un cataclysme en Union Soviétique mais les morts continuent de vivre (on ne sait pourquoi) et le protagoniste (mort lui aussi) se trouve entraîné dans une foule du genre politique ; il veut prononcer un discours (on ne sait pourquoi) qui doit reprendre « les Thèses d’avril » (fameux article de Lénine paru en 1917) mais il ne s’en souvient pas, tout se passe comme dans un cauchemar, entre amnésie, stalinisme, zombification et fin du monde… Le texte s’intitule Un conte Moral : Bubor Schnulff. Pour bien le goûter sans doute, il faut connaître l’œuvre de Volodine. Sinon, ça reste hermétique, avouons-le, et sans rapport presque avec la question.

 

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