Lettres adressées à des petites filles, de Lewis Carroll par Christophe Stolowicki

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17 avril
2024

Lettres adressées à des petites filles, de Lewis Carroll par Christophe Stolowicki

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Lettres adressées à des petites filles, de Lewis Carroll

 

À L’ENVERS DU MIROIR, DE L’AUTRE CÔTÉ DES MERVEILLES

 

 

Le très grand séducteur qu’est Charles Lutwidge Dodgson, dont le pseudonyme Lewis Carroll sonne et résonne dans une âme d’enfant comme peu (je ne connais pas assez l’anglais, et peu de Français j’imagine, pour savoir à quel point, pourquoi et comment), peut être comparé à Oscar Wilde, mais (peuh !) lui assez réservé et prudent pour ne pas subir le sort de l’autre, se contentant par exception de passer en quelques mois, pour une seule de ses petites correspondantes, de « votre affectionné » à « Votre ami qui vous aime » et envoie en post-scriptum « 4 baisers ¾ ». Peut-être le gl anglais, de glimpse à glamour, en passant par tout ce que le mauvais temps britannique réserve, de gloom à glapir, de surprises ravies dans des parcs de château sinon dans l’evergreen, mais il faudrait que je me perfectionne dans la syntaxe anglaise et il est trop tard – lèverait le voile d’une explication. Ou de lire et relire, je ne dis pas dans le texte mais ne serait-ce que dans la remarquable traduction de Henri Parisot, rendant les jeux de mots à nous en étourdir, datant hélas de 1975 et figurant dans une collection trop bien nommée « L’âge d’or », ses Lettres adressées à des petites filles, souvent photographiées au passage, certaines pieds nus en mendiantes (comme la célèbre Alice), d’autres adorées comme « canari en cage » ou « petit fox-terrier à l’attache » et repoussées dix ans après muées en « dindon », toujours dans la même cage, ou en « hippopotame en train de tourner comme un enragé autour de la niche » – je laisse mourir là ma phrase que Lewis Carroll poursuit mais souvent abandonne avec encore plus de désinvolture.

 

Charles Dodgson se contentant de ce très peu qui fait frissonner l’écriture jusque dans ses angles morts où pendent à une perche les secrets premiers ou ultimes d’une langue qui peut traverser ses traducteurs comme une de feu Lewis Carroll.

 

Dans des lettres qui ont le bon esprit et l’extrême politesse de tourner court sur quelques pirouettes comme seul l’anglais en a le secret, celui que recèlent peut-être les Sonnets de Shakespeare. Et la légèreté ailée qui autorise Lewis Carroll, quelques décennies avant Oscar Wilde, à tourner en dérision l’allemand, celui de ses mornes philosophes.

 

L’anglais, la langue sans doute la plus aristocratique et inégalitaire du monde, tyran libéral Shakespeare par la grâce d’un dieu, avant d’être dévoyée jusque dans le californien des économistes.

 

Comme Edgar Poe a inventé le polar, Lewis Carroll a fait jaillir une littérature s’adressant aux enfants, épousant leur anguleuse gaucherie, d’un geste créateur profondément british (Edgar Poe plus anglais qu’états-unien), l’un et l’autre lançant (launching) un genre majeur contemporain. Deux incomparables génies d’écrivain ont dans la langue de Shakespeare donné le coup d’envoi aux millions de livres qui souillent la planète.

 

En couverture, Max Ernst s’adresse en acrobate aux mêmes petites filles, laissant glisser et rebondir son art en talent.

 

Et je comprends soudain ce qui, outre leur langue, me rend Lewis Carroll si proche d’Oscar Wilde : en le lisant, surtout, quand il adresse des compliments aux parents, je tremble pour lui.  

 

(Tout ce que j’ai cru découvrir, filtré par un grand traducteur, d’un avatar inconnu de moi du génie de l’anglais, s’est effondré dès que j’ai lu le début d’Alice in Wonderland (Alice’s Adventures in Wonderland, 1865). Tous les critiques britanniques, de sa parution à nos jours, s’accordent à applaudir un livre qui a changé la littérature enfantine, remplaçant « le raide didactisme victorien » par un style, à l’instar de Joyce, rebondissant sur des jeux de langue et les déclinaisons de l’absurde d’un fantastique enfantin. Mais il reste à des années-lumière de Joyce.

 

Dans la même verve Through the Looking-Glass (1871), titre – et idée – aussi géniaux en anglais que De l’autre côté du miroir a pu faire écho dans notre langue, déplace Alice sur les cases d’un jeu d’échecs, s’incorporant au passage la comptine de Tweedledum and Tweedledy, ou Humty Dumpty, soit Bonnet Blanc et Blanc Bonnet, dont les avatars remontent au siècle précédent. Mais on reste aussi loin de Wilde que de Joyce.)  

 

Oui, tâchez plutôt de vous procurer ces lettres.

 

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