Vers plus de tristesse encore. par Nathalie Quintane

Les Parutions

19 nov.
2002

Vers plus de tristesse encore. par Nathalie Quintane

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Première page du tapuscrit de m<sup>2</sup>
Sans doute nous sera-t-il de plus en plus difficile - à nous, vieux écrivains, à vous, éditeurs plus très jeunes -, au cours des mois qui vont venir et s'annoncent démesurément jeunes, d'ignorer jusqu'à l'étouffer dans l'oeil la sorte d'agacement née de tapuscrits-écrans, jouant de force //////@###, saturation des pages et militance comme on dit gouvernance + morceaux de philo po combatifs comme de petits poissons. Aussi, écrivains anciens, éditeurs marginaux mais sexy plus ou moins, faudra-t-il être particulièrement vigilants - pour ne pas rater un livre tel que "Vers 0". "Vers 0" est en effet tout ce qu'il semble et tout ce qu'il ne semble pas - le Zeitgeist exactement décliné en segments ni vers ni prose, ou l'histoire de R(é)mi.

Ce qui frappe, dès les premières pages de "Vers 0", c'est que la densité fracassée - qui s'autorise à peu près tout pour faire sens: jeux de mots idiots ou pas, allitérations mal planquées, disposition hypertextuée qui évoque les manuscrits médiévaux ou papier quasi-blanc si nécessaire, citations rares mais tombant pile... - n'est jamais démonstrative, ne cherchant pas à se faire voir ("Vers 0" a tout ce qu'il faut pour être brillant, or il s'en garde bien, ne laissant pas de ces traces de satisfaction amateur qu'on a coutume d'observer dans les manuscrits des jeunes gens doués).
Histoire de Rémi, donc:


ì ogrammé pour l'ena, ileli pointe à l'anpe/valses des sigles pour destin haut bas fragile/pauvre gone si tu savais /face à la drue ,foetus, piqués au vif, s'adonnent au seppuku/comme cadeau, ce monde fou/certains s'entichent des chouquettes/nombre abdique ______________________________________________________
___________________________________ contons



l'odeur du temps est beygon/pile relance face crise/l'éclipse n'est pas totale pour tous/pourris les pilotis (...) "

L'humour, dans "Vers 0", est constamment doublé par une tristesse qu'on n'ose plus, dans ces circonstances, nommer mélancolie. Car tel est bien le tour de force de Moretti: n'avoir pas oublié Villon en Schmidt (Arno), Montaigne en Sterne. Sterne, au fond, a une santé de tous les diables; heureusement, r(é)mi est toujours fatigué: de formalités en formulaires, de stages de remotivation en évaluations de ses compétences, il fait certes preuve d'une bonne volonté pas geignarde mais qui ne lui permet guère plus que survie. Vivre à Marseille (la ville la moins glamour qui soit pour ceux qui la connaissent, et matériel constant du livre) aura sans doute aidé r(é)mi à étreindre la réalité rugueuse - et Moretti à écrire le livre de l'époque, en parvenant à incarner formellement le type spécifique de tristesse vécue par elle, et par nous. Les quelques textes publiés par Moretti jusqu'ici (il fit partie des Inédits du cipM en 2001 cf Cahier du Refuge n°96 ainsi qu'un opus récent chez Fidel Anthelme X) ne donnent pas idée de ce qui se prépare avec "Vers 0".
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