JOURNAL 2021 (extrait 10) par Christian Prigent

Les Poèmes et Fictions, poésie contemporaine

JOURNAL 2021 (extrait 10) par Christian Prigent

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04/11 [ « j’aime beaucoup ma poésie »]

 

1969, La Mort de l’imprimeur. La « poésie » : crevée. Textualisme sévèrement obscur, éros « énergumène », tour de piste de Marx, Sade, Diderot : c’est pour faire « matérialiste » (sic).

 

1978, Un os : le corps. L’espèce verticale : pliée (fœtus), dépliée (érection), repliée (momie en amphore). En gros, ça fait mal : grimaces sur-jouées. Une colonne de mots torticole sur accordéon de papier lie-de-vin.

 

1979, tRoma : Rome. Le choc sensoriel (trauma). Zéro site. Rien qu’ocres cuits, rouges poncés, travertins livides, le noir au fond du vert végétal (pins, cyprès) : à la beauté aussi, on se cogne.

 

1983, Une Élégie : idylle à Samoreau. La lyre démange. Mais l’inquiétude atterre les élans : gare, petit homme menacé par l’âge, aux « os revêtus d’un nouveau corps amoureux » !

 

1988, Notes sur le déséquilibre : un peu de tourisme. Des corps éberlués bougent dans l’inquiétante étrangeté des espaces. Savoir si on en jouit ou si ça fait peur ? Significations : dérapées. Images : vacillantes. Lieux communs : expropriés.

 

2001, À la Dublineuse : la Manche. Au loin : Dublin, Joyce. Notations : textures (varechs, vases, plumes, peaux) plus que figures. Liens harmoniques ou dissonants, houles et clapots rythmiques : on tente d’y faire infuser un peu d’émoi reconstitué. 

 

2004, L’Immense, l’équivoque. L’objet du désir ? : bruitages confus, couleurs instables, parfums fuyards  —  tout ce qu’aucune image n’arrête. Poésie ? : le monde tel qu’en lui-même. Id est : gardé, même si nommé net, innommable : obscur, béant, équivoque, im-mense.

 

2006, Une aube navrante : l’angoisse. L’inhabitable dedans (soi), l’incompréhensible dehors (le monde). Rimbaud : « les Aubes sont navrantes ». Ce maudit malaise, oui. Mais nargué de bouffées bouffonnes : pour respirer, un peu (pas plus que quelques halètements). 

 

2007, À la mer putréfiée : le sensible. Écume des mares, crème de cadavres, algues putréfiées. Coleridge (The Rime of the Ancient Mariner) : « I looked upon the rotting sea ». Énormité des lointains vs évidence sensorielle du très proche. Pb : trouver la bonne focale.

 

2009, Météo des plages : une marine rococo. Picnic, masques et tubas, bains. Coucou à Homère, Ovide, Virgile. Soleil et ondées, biles noires et chatouillis d’Éros, écorchures de lyre et sparadraps de parodies. Le monde (oh, les filles !) file, fuit — mais sur place (cadre prosodique verrouillé) : ah, si on pouvait l’étreindre un peu mieux !

 

Jean-Pierre Verheggen (pince-sans-rire) : « j’aime beaucoup ma poésie ». Moi pareil.

 

 

*

 

14/11 [cut-up / ketchup]

 

Décès de Manuel Joseph.

Que de morts, à proximité, ces temps derniers ! Guyotat, B. Noël, Nancy, Viton, Deluy…

J’ai peu lu M. J. Trop peu, mal.

Rencontré il y a vingt ans. Fort intéressé par ce qu’il écrivait alors, je soutiens le dossier qu’il présente pour un séjour à la Villa Médicis (je suis alors au jury — présidé par l’académicien mondain Pierre-Jean Rémy).

Mais le zigoto se présente très alcoolisé à l’oral : confus, alternativement inaudible et agressif.

Évoquant son travail, il prononce (à juste titre) le mot « cut-up ». Pierre-Jean Rémy, vachard, main en pavillon sur l'oreille : « ketchup ? vous avez dit ketchup » ?

Etc. : sauvetage impossible.

*

 

15/11 [cette bête ne veut pas sortir de ma tête]

 

« vu sa façon de mouvoir les jambes c’est un dieu »

Iliade, XIII, 75

 

sous Hillion l’éventée

le guerrier caparaçonné

qui fonce à donf vers

où périr de bleu

                          — l’Ébranleur des terres

                           se la pavane douce

                           au tub écumant des mousses —

a poil aux pattes le

boutoir en feu

le tronqué d’hure

horripilé de saumures

 

de crâne à sabot ça

lui bout furibond xa

colle à son cul le cochon

qu’assèche Hypérion

 

ou si massacrant les ulves

c’est au lait de vulves

qu’obscurément pense

sa viande en souffrance ?

 

*

 

25/11 [Broodthaers au tombeau]

 

Bruxelles, centre d’art contemporain Wiels.

Expo Broodthaers : « Poèmes industriels, lettres ouvertes » (pièces des années 1960).

 

On a recyclé une ancienne brasserie pour qu’y triomphe la culture.

Il faut d’abord longer les cuivres de deux bénitiers culs par-dessus tête : ex-cuves à bière.

Sur marches de beau bois sombre, on monte, exorbité de sacré, jusqu’à l’immaculé : recueillement requis devant les œuvres en majesté sur les murs blancs.

 

Si j’étais l’art, je tremblerais dans ma culotte : comment se tenir à une telle hauteur ?

 

Pourquoi sacraliser ce qui, si je me souviens bien, voulait plutôt désacraliser ?

 

Sensation : funèbre.

Ça provient :

 

1/Des objets : plaques de plastique moulé. Version cheap de l’art funéraire. Faux marbres, fausse pesanteur. On retient cette imitation : ersatz, kitsch. Et l’impersonnalité de l’exécution (ça se fabrique « comme des gaufres », dit Broodthaers).

 

2/Des dispositifs : chaque plaque est répétée, avec variantes (ce ne sont pas au sens strict des « multiples »). Par exemple : inversion du positif blanc et du négatif noir. Cette déclinaison n’est qu’un rituel. On en éprouve surtout l’apathie morbide. L’humour de Broodthaers s’y survit pas.

 

3/Des contenus : reprise de Magritte (Ceci n’est pas une pipe). Le signe n’est pas le référent, signifiant n’est pas signifié, etc. On rabâchait ça au temps de la linguistique triomphante. Ça sent désormais le rance. Relent corrigé d’aucune fraîcheur sensorielle : ce qui nous est plastiquement montré n’est rien d’autre que ce qui fut conceptualisé.

 

4/Du projet global : une dérision de l’art. Lamentation sur ses impasses. Décret de sa fin. Déclarer ceci ou cela fini, ça s’est fait beaucoup à l’époque : la « fin de l’Histoire » ; l’après-nous le déluge des Situationnistes ; les néo-dadaïstes de Fluxus…

 

5/Du flou dans les principes : chaque pièce, pour autant qu’exposée au musée, déclare : « je suis de l’art ». Précision : « de l’art qui signe la fin de l’art ». Ça implique que ce que l’on montre n’effectue que cette déclaration. Or les variations de couleurs d’une plaque à l’autre les disposent dans un espace plastique. L’art s’y trouve du coup prorogé. Une fois usé le sens polémique du geste dans son époque, ne reste que l’effet ornemental : un mode décoratif vintage (le plastique, le moule, etc.).

 

6/D’une réduction pénible : Broodthaers reprend ici et là le dispositif du Coup de dé. Il transcrit le poème en traits disposés sur la surface de l’œuvre comme Mallarmé disposait sur la page les segments de son texte. Qu’est-ce d’autre qu’une réduction du poème à une plastique décorative ? Comme si Mallarmé ne disait pas quelque chose (autre chose en tout cas que le rien à quoi son poème se trouve ainsi ramené — et où il meurt privé de sens). Le Livre n’est pas la fin (au sens : plus rien après) du livre. Il est, pour Mallarmé, sa fin (son idéal). Ce n’est pas la même chose. Au bout du compte cette usurpation du dire mallarméen ne dit que le désespoir de pouvoir dire quoi que ce soit[1].

 

Bref : un académisme triste. Comme il y a, ailleurs mais tout aussi triste, un académisme de la belle ouvrage, de la peinture d’atelier, de la superstition de la facture originale, de la trace subjective unique.

 

Surimpression : la peinture décorative et gentiment mélancolique de la fin du XVIIIe (Hubert Robert, Pierre-Antoine Demachy…). Ses mausolées ébréchés et ses « ruines imaginaires ». Le classicisme est alors à bout de souffle (il se raidira une dernière fois avec David, puis Ingres) et n’a pas trouvé de quoi renouveler l’invention picturale (il y faudra Delacroix, Géricault…). Les peintres « sérieux » (heureusement, il y a, à côté, les frivoles, les voluptueux, les non-dominés par l’idéologie : Watteau, Fragonard, même Boucher) semblent ne plus pouvoir faire autre chose que ruminer sur des ruines esthétiques et déplorer des « fins » (du Monde, de l’Histoire, de l’Art) : ils n’aperçoivent pas encore le renouveau qui vient, n’en éprouvent pas l’imminente énergie. Et convertissent cette atonie et cet aveuglement en une jouissance un peu macabre — en goût pour la joliesse des restes du monde ancien[2].

 

*

28/11 [dénudement]

 

Écrire : se dénuder, dit-on (de manière… romantique — ou dans la suite d’un Bataille vite lu).

Sauf que le dénudé n’est pas l’obscène : les fantaisies sexuelles coupables. Sur ce terrain ne se dénudent que des secrets de Polichinelle. Que de chromos plats ! de clichés faciles ! Même si poussés au pire, au moche, à l’ignoble, au catalogue des pulsions basses. Et si rarement, en littérature, exempts de costumes de scène, de falbalas stylés !

Plus difficile : le dénudé des émotions. Les qu’on ne dit jamais, les qui étranglent d’intensités ambivalentes. À la représentation desquelles ce sont les mots eux-mêmes, pas que les injonctions morales, qui font barrière.

Soit : la frappe du sensoriel (le toujours surgissant et agissant hors sens). Les effets d’insensé qu’il produit en nous, à travers nos langages (malgré eux, mais par eux). Quelle commotion, en effet, que de sentir ce corps démesuré défier, dans le courant même de la parole, la mesure de nos langages !

Effets d’autant plus déroutants et brutaux qu’ils n’apparaissent, ne se forment et n’agissent que dans et par l’effort que « je » fait pour distinguer telle ou telle sensation de la masse de substance informe et irritable qui est « moi » (là seulement s’aperçoit la « nudité »).

Car l’intuition qu’il y a, indifférent à « moi », venant de plus loin que moi et allant bien au-delà de moi, un infini en deçà du langage est encore un effet de nos langages (une fiction).



[1] On pourrait dire des choses semblables sur les opérations (caviardages, redécoupages…) et les mises en scène typographiques proposées par la poésie dite « visuelle » (« Konkrete poesie », etc).

[2] Tout l’inverse de ce que fait Poussin avec les ruines romaines : détachées de leur contexte, arrachées à l’homogénéité du paysage et de l’histoire, elles deviennent, souverainement redistribuées et re-configurées hors de toute piété archéologique, les éléments d’une nouvelle fiction : un lexique pour reformuler le monde nouveau, le monde qui vient.