JOURNAL 2022, extrait 2 par Christian Prigent

Les Poèmes et Fictions, poésie contemporaine

JOURNAL 2022, extrait 2 par Christian Prigent

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04/02 [les envoûtés]

 

Un lecteur, par mail : « De 16 à 22 ans j’ai dû tenir un journal que je devais donner à lire à ma mère et qui ne devait rien cacher de ma vie intime ni surtout de mes fautes sexuelles […]. Je suis entré au grand séminaire après mon bac, j'y suis resté jusqu'au premier ordre mineur […]. Là, j'ai décidé d'arrêter et en affrontant ma mère je savais que je jouais ma peau. »

Ces lignes, d’allure pourtant un peu trop romanesque, m’émeuvent. 

Me revient la phrase de Groddeck : « La croix, c’est nos mères ; et nous mourons tous de nos mères. »

On connaît cette puissance de mort. Enfant, adolescent, il m’a fallu résister à ses envoûtements.

Ça n’est intéressant à rappeler que parce que ça concerne la « poésie ».

Bénédiction inaugure Baudelaire, Les Poètes de sept ans, Rimbaud.

C’est lire, très jeune, ces envoûtés par « l’auguste face maternelle» (Ducasse) mais rebelles à ses injonctionsqui m’a incité à vraiment écrire. De même, un peu plus tard, Hölderlin 2, Artaud3, Bataille4.

*

05/02 [ce que dit la « mère »]

 

Les modes de vie prescrits par le lien familial sont certes patriarcaux.

Mais c’est le plus souvent la parole des mères qui prescrit.

Mère est le nom d’un nœud de manières d’être, de penser, de parler, d’écrire : régulation quotidienne du ressemblant hérité et socialisant.

La langue dite maternelle maintient le nœud serré : assignation à l’habitus tribal, au lieu fait « commun ».

La mère dit : parle comme moi, avec moi, pour moi ; sinon : opacité, monstruosité complice de l’étranger, trahison ; tu ne serais que grosse tête folle, erreur obscène de la nature ; au bout du compte :  charabia,  « poésie » pour zéro lecteur.

Cette sommation n’est commandée par aucun instinct spécialement mauvais. Elle a toutes les bonnes intentions de l’enfer. Elle veut garantir à qui elle s’adresse une possibilité de vie bonne (écoutée et écoutante, partagée et partageuse, socialement intégrée, cadrée par le bon sens, vouée à des causes justes).

Dans ma famille de communistes, ce projet avait une dignité morale et civique indiscutable. Je ne le discutais pas. Ne le discute aujourd’hui guère davantage.

Mais, pour en avoir éprouvé les conséquences psychiques, je sais qu’il garantit surtout le fait que la vie de qui s’y soumet cesse du même coup d’être une vie — si vivre veut dire ouvrir des espaces de liberté et consommer une puissance d’invention contre la reproduction pieuse des formes d’action, de pensée et d’expression a priori données (apprises, imposées).

 

Ma mère, dans une lettre de 1969 (je venais de lui envoyer mon premier livre) : « il faut que tu écrives des poèmes que ta mère puisse comprendre ».

Le ton était un peu dépité, insidieusement récriminateur.

Mais non sans proposition d’accueil. 

Avec cet envoi, j’avais fait un geste à la fois de prière (offrande) et de provocation (défi).

Mon inquiétude ne pouvait voir dans le retour maternel qu’une fin de non recevoir. Et l’éprouver comme fondateur pour le travail d’écriture initié depuis quelques années et pour la première fois concrétisé dans un livre.

J’ai retrouvé ce sens plus tard, semblablement fondé, dans une lettre écrite par Hölderlin à sa mère (avec la déférence ad hoc, peut-être l’ironie) : « Pardonnez-moi, Très Chère Mère, de ne pouvoir entièrement me faire comprendre de vous ».

On écrit pour ne pas se faire « comprendre » (pour n’être pas reclus).

C’est qu’on ne veut être compris qu’en tant que différent, inassigné, décidant soi-même de ce qu’on communique, et comment.

*

06/02 [poésie, homéopathie]

 

Commentant (trop souvent !) cette phrase de ma mère, j’ai dit ce que j’ai dû faire, comme tant d’autres, pour ne pas me soumettre à son ordre.

Il m’aurait fallu préciser que j’aurais bien aimé qu’elle (ma mère) comprenne mes écrits (les prenne avec elle). De même la maisonnée, mon père (reclus lui, dans un silence forcément éprouvé comme réprobateur).

Un banal besoin d’amour dicte ce rêve. L’angoisse de l’abandon et la crainte de déchoir le rendent d’autant plus fébrile. On n’est jamais à la hauteur. Pas assez bas non plus pour être indifférent. Mais assez lucide, parfois, pour savoir que c’est en se plaçant au plus bas possible qu’on gardera, contre l’injonction d’être aussi haut qu’on exige (qu’on exige en tant qu’impossible : double bind), quelque chose comme une souveraineté bricolée.

La poésie offre cette possibilité de bassesse : insolences zutiques, sabirs et fatrasies, obscénités et coprolalies. Et voilà le mirliton ubuesque, les pots-pourris dadaïstes, toutes les formes de bad poetry — par la surenchère homéopathique desquelles vous vous acharnez à faire de vous-même la merde insignifiante qu’on a déclaré que vous étiez.

 

*

07/02 [un cadavre]

 

Un pas de plus : j’aurais même aimé croire que mes parents accepteraient que ça (mes écrits) les contaminent un peu ; que la perplexité où ça les mettait aurait pu ne pas se convertir immédiatement en haine déclarée (ma mère) ou en indifférence sur-jouée (mon père) ; qu’une curiosité simplement née de l’affection leur serait venue pour ces choses bizarres ; voire qu’ils en auraient profité pour s’interroger sur leurs façons d’agir, de penser, de parler ; qu’ils auraient trouvé une sorte de fraîcheur à se laisser débarbouiller par l’inquiétude qui leur venait à découvrir ça ; que ça, cette menace, les aurait maintenus vivants.

Ça : non mes pauvres poèmes eux-mêmes — mais ce qu’il y avait en eux d’étrangeté, d’obscurité, d’obscénité. Mes parents avaient l’intelligence et la culture qu’il fallait pour comprendre que ça n’avait d’autre fonction que de dénouer quelque chose de mal noué, quelque chose qui rendait la vie difficile, voire impossible : la leur tout autant que la mienne.

Je ne le dis pas abstraitement. Ni seulement pour me rassurer. La vie de mes parents, à l’époque (fin des années 1960), pliait sous des désillusions destructrices : déstalinisation, révélations sur le monde soviétique, perte d’influence du PCF. Je ne peux m’empêcher de penser que les façons qu’avait ma génération (celle de 1968) de vivre et de dire autrement la politique (sans renier le sens combatif des mots « communisme » et « révolution »), aurait pu faire sens pour eux, décomplexer leur désarroi, libérer quelque chose : décrisper leur orgueil, apaiser.

Bref : pour un peu — quelle vanité ! — je me serais senti capable de rebaptiser ces gens, que j’aimais, dont je n’avais de cesse d’avoir filialement peur qu’eux ne m’aiment pas, plus, pas assez.

Mais non.

Aucune chance d’être reconnu par qui pense déjà vous connaître, pour vous avoir fait. Ou qui considère que la part de vous qu’il ne peut ou ne veut connaître est votre part maudite, voire vous identifie comme sa part maudite à lui — qu’il n’a de cesse de tenter de repousser.

En envoyant textes, puis livres, à la famille, je ne faisais (sans le savoir) qu’agir pour me faire plus efficacement expulser du cocon.

Place, donc, aux chiens de faïence, aux gueules en coin, aux anathèmes. Chaque Achille : replié rageur sous sa tente. Et les soigneuses cultures bactériennes dans les blessures d’amour qui, comme on dit, « apprennent à vivre ».

J’en resterai à jamais peiné, leur en voudrai toujours. De leur vivant, il y a toujours eu ce cadavre grimaçant entre nous. Depuis leur mort, il m’a toujours fallu lutter (sans vrai succès) pour ne pas reporter mon ressentiment sur ma fratrie, qui n’en peut mais — que ce piètre drame macule quand même d’éclaboussures symboliques parce que jamais, du vivant des parents, ils ne surent (ou même n’imaginèrent) prendre parti autrement qu’en allant, pour avoir la paix, dans leur sens.

Tout cela, encore une fois : banal.

Mais la certitude effarée que c’est banal en avive la cruauté d’un dépit consterné.

 

*

08/02 [pour en finir]

 

Ce que ça veut dire pour la poésie :

Écrire, dans ce genre de contexte, est voué à l’échec « littéraire » : on ne s’y démène qu’avec des trafics intimes. Bien trop subjectifs et auto-centrés, en tout cas, pour ouvrir à autrui quelque porte d’art ou de pensée qui sache n’être pas qu’un rictus, se veuille aimable : qui parle pour dire plutôt que pour refuser de dire ;  qui désire simplement plaire, intéresser ou convaincre.

Ce que j’entends par « trafics intimes » : alternances entre les poussées de résistance aux langues fausses que le monde parle du matin au soir et les affaissements de soumission à ces mêmes langues — pour négocier les conditions psychologiques, affectives et intellectuelles d’une vie non bannie de familiarités, de convivialité, d’amour.

Ça ne peut pas, pendant des années, donner autre chose que : ruses rhétoriques, transactions honteuses, un pied dans la soupe sentimentale, un pied dans la cruauté pensive, un pas en avant, deux pas en arrière. Les bavardages palinodiques de l’ambivalence. Dont la formation de compromis est une obscurité qui tient essentiellement au fait qu’on ne veut surtout pas dire — puisque, quoi qu’on dise, on ment effrontément et/ou on s’expose dangereusement.

Le mieux qu’on puisse faire (et qui effectivement reste un peu vivant dans ce qu’on propose comme « textes ») : sarcasme et idiotie bouffonne.

Je vois là la source du côté étranglé, asphyxié, troué de bouffées pétomanes de plusieurs de mes livres — ceux du temps de TXT, surtout : le temps de la farfouille dans les soutes, de l’effort d’arrachement, énervé et sur-joué (Power/powder, Œuf-glotte…). Dont je ne suis sorti (et encore : en suis-je jamais sorti ?) qu’avec ce gros livre, effréné mais pas mal libéré, intitulé, ce n’est pas un hasard, Commencement (il reprenait tout ce pathos à la base, en effet — ou essayait de le faire).

 

 

1 Mallarmé : « le héros dégage l’hymne (maternel) et se restitue au théâtre que c’était » (le poète dégage la mère, la voix unique ; et ouvre la scène polyphonique du « cas personnel »).

2  « Inamicale, rude à vaincre est la Fermée / Celle dont j’ai fui, la Mère. » [Unfreundlich ist und schwer zu gewinnen / Die Verschlossene, der ich entkommen, die Mutter] (« La Migration » [Die Wanderung], 1801).

3 « ja na pa / a papa-mama », etc. (et passim dans Artaud le Mômo).

4 « Ma mère ».