Sexicité. par Philippe Beck

Les Excitations

30 déc.
2003

Sexicité. par Philippe Beck

Le sexe dans la littérature a un degré de toxicité remarquable, aujourd'hui.
Il est difficile d'exprimer le sens de l'intensité constatée dansl'expérience érotique.
Je dis constatée avant de dire vécue, car rien ne prouve que l'on vivel'intensité en question.Il semble que tous ceux qui font l'amour, ou tous ceux qui désirentphysiquement aimer,constatent la spéciale intensité en question. Maintenant, qui peutverbaliser l'intensité,l'extraordinaire intensité sans intérêt? C'est-à-dire : qui le peutaujourd'hui, sans s'éloigner radicalement de l'amour? Qui peut en parler, enécrire, sans punir l'expérience, la condamner à un enfer de mots convenus etineptes? Certains y parviennent à leur façon d'airain (Prigent), d'autresavec une grâce bizarre (Marie-Laure Dagoit), d'autres encore dans le coeurde la philosophie (Nancy). La liste n'est pas exhaustive.
Beaucoup ont envie de parler de la chose. Car ils savent qu'elle a unequalité unique. Elle suscite une intensité sans intimité. Elle éloigne lesamants les uns des autres pour leur signifier le caractère unique etrésistant de l'objet du constat. En amour on constate l'intensité plutôtqu'on ne la vit, et cela explique peut-être le désir de froide ou brutaleobjectivitédans l'écriture. Ceux qui parviennent à en écrire sont en apparence desantipuritains, mais je crois qu'ils ont en vue une rigueur extraordinaire.Ils ont pour but d'être intenses en permanence. Il va de soi que la méthodede la "grâce" permet de ruser avec l'intensité.
Quant à moi, je n'ai d'autre solution que l'apparente méthode puritaine.Mais les fausses libérations suicidaires, les tranquilles destructions du simpleconstat précieux dont j'ai parlé (le constat non vécu de l'extraordinaireintensité, le fait de remarquer la tension d'une peau de l'amour),autorisent à penser que, sorti de l'essentiel constat, le sexe est sansintérêt. Car s'il permet de procréer, de délirer, de s'interroger, il fautencore écrire. Si on veut écrire. Et l'écriture ne doit presque rien à cequ'on imagine avoir vécu. Occasion de dire que l'expérience de l'intensitépermet de jeter les bases d'une autre vie non encore vécue. Il y faut unetête froide,et l'art de négocier avec les poisons. Je n'ignore pas que la restaurationdes religions ascétiques commande de vivre à Common Place ; mais à CommonPlace on est empoisonné, condamné à s'interdire les beaux constats duplaisir, à mourir à petit feu au titre du paradis.