crevures de Stéphane Montavon par Fabien Vélasquez

Les Parutions

05 mai
2016

crevures de Stéphane Montavon par Fabien Vélasquez

Pour entrer pleinement dans Crevures de Stéphane Montavon, il est recommandé de lire à haute voix les 34 poèmes en prose qui composent ce très singulier livre paru aux éditions genevoises d’autre part. En effet, malaxer le texte dans sa propre bouche et le donner à entendre oralement est le meilleur moyen de goûter à l’intensité de ce « suc corrosif » et de ressentir corporellement cette « réplique diablement originale » promise par la quatrième de couverture. Par où est visé le portrait satirique de « l'original », petit nom dont se dote afin d'attirer les touristes le Jura suisse où a grandi Montavon, qu'il appelle lui-même un « losange helvète fripé collinard » (p. 9) coincé entre Bâle, Berne et Belfort, ainsi que la répétition, l'actualisation et la réfection de textes de jeunesse qui viennent ébranler le bel aujourd'hui. Né deux ans avant l’entrée en souveraineté de la République et Canton du Jura (1979), l'auteur décortique avec vivacité et énergie son rapport à ce territoire, et invente des expressions imagées et percutantes (« éclats d’abus », p. 10, « moche fixe », p. 77), quitte à provoquer une « tectonique de l’histoire » (p. 73) qui ne laissera personne indifférent.

A certains égards, il y a du Claude Duneton dans ces textes qui auscultent le jargon et le parler du cru (teuf, pour « mobylette », p. 17 ; pive, pour « pomme de pin », p. 91), or si l'attachement de Montavon à ces « hautes terres (…) à appareiller » (p. 24) est sans doute sincère, Montavon n’en demeure pas moins mordant à l’égard de ses compatriotes jurassiens : « qui a jamais pensé qu’ici s’inventait la régression durable ? » (p.19). Le relevé des rares noms propres présents dans le texte – Giorgio Manganelli, Le Corbu, Blaise (Cendrars ?), Carlos Castaneda, Pierre Bourdieu (apparaissant trois fois, dont deux fois décliné, en adverbe : « bourdieusement », et verbe : « tu t’embourdieuses »), Jean Baudrillard, ou souterrainement Gaston Bouthoul – rappelle que l’auteur a suivi un cursus universitaire en lettres. Mais ces quelques identités remarquables, écrivain, architecte, anthropologue ou sociologues, nous indiquent avant tout la manière dont Montavon envisage l’écriture : loin des spécialités, tel un encyclopédiste pratiquant le hors-pistes.

Klammer, le récit le plus long du corpus (p. 77 à 90) acquiert au fil de la lecture un rythme envoûtant qui nous fait ressentir sensoriellement une nuit de fête, entre montée d’adrénaline, errances et fatigue... Les beats musicaux désintègrent la phrase du fêtard, la réduisent à des onomatopées (« le yo-yo !, klam klam mer, po po po, po po po po… », p. 86) qui incitent le lecteur à déblatérer, et entrer à son tour en transe. Très prégnante dès Bolidage (docu-poème paru chez Büro für problem, Bâle, 2014 ; voir la recension de T. Walter sur Sitaudis.fr), la sensibilité de l'auteur pour le son et l'écoute se retrouve dans Crevures : « L’orgue souligne le drame, les ambassades pomponnées des orages dansent avec la rosace en reflet sur l’esplanade fin trempe / Vaisseaux d’air et de lumière, séraphins se battant à coups de trombones » (Vu de ma roulotte, p. 65). A cet égard, on remarquera cette figure qui hante le livre, un curé converti en cachette et à la nécrophilie et au bouddhisme – accompagnant d'un Aum sa communion très peu spirituelle.

« L’homme et le reste, tout n’est que flux. / Que flux, nous jetant ainsi à la fois sur toutes les routes » (p. 26) et : « Abasourdissons le crépuscule [!]» (p. 23), ces deux maximes denses et cinglantes résument bien toute la fougue qui irrigue l'opéra mundi de Crevures, double invitation à bousculer nos certitudes et à invectiver nos frères humains, à devenir typhon, seul phénomène capable de renouveler l’existence. Par-delà les trips, reste peut-être l’amitié, traversant en filigrane un recueil qui s'avère récit : « Je te sens arc, arc électrique et charbons à la fois de ces réclames de carrousels, big bang flagrant au cœur de l’obsidienne. Pourtant j’aime tes inflorescences laconiques, oiseleur, je m’englue à tes gestes de fougère (…) » (Frère-ami, p. 25). Une amitié aux accents chevaleresques qui s'ajoute à la grande variété langagière de Crevures.