Finir ses restes de Dominique Quélen par Bruno Fern

Les Parutions

11 juin
2011

Finir ses restes de Dominique Quélen par Bruno Fern

Le titre sonne comme une injonction : tenter d'en finir avec ce qui ne cesse de fuir dans tous les sens du verbe, ici désigné par ce « bras qui suinte », partie d'un soi soudain rendu étranger par sa découpe sur le fond de l'être pas toujours frais. Faisant irruption en tant qu'événement singulier, cet objet / sujet provoque alors une stupeur analogue à celle d'une première rencontre amoureuse 1ou d'une disparition définitive - dans le cas présent, celle du frère, récurrente dans l'œuvre de l'auteur (on retrouve également, au fil de la lecture, divers éléments qui figurent dans les précédents ouvrages : le petit couteau, le porridge, les soins médicaux, le double - d'ailleurs, les bras vont généralement par deux).

Le texte, démembré en fragments de format équivalent et disposés de façon à être justement séparés par la pliure centrale, s'écoule donc mais tout en offrant des résistances puisque chaque suite a « la longueur et la durée / d'une petite phrase occupant / avec toi l'espace que tu occupes seul », c'est-à-dire en conservant suffisamment de densité car les épanchements dont il est question n'ont rien à voir avec ceux d'un lyrisme dégoulinant. Au contraire, Dominique Quélen, loin de tout pathos, inscrit dans la distance ce « bras à savoir ton corps », à travers une coulée de vers ni atones ni rigides qui s'épuisent2 jusqu'à ce que l'abcès soit vidé - en attendant probablement le prochain.

Quoi qu'il en soit, en multiplier les examens détaillés ou énumérer ses différentes fonctions n'empêchent ni de ne plus reconnaître ce bras « en forme de barque ou de poisson » (figure défigurée dont l'ontologie précaire se révèle extensible : « ce bras est présent comme / une chose et toute chose / est à tes yeux comme un bras ») ni de s'en détacher entièrement puisque se soustraire à soi-même reste hors de portée3. Du coup, c'est l'existence elle-même qui est vouée à une indécision fondamentale à laquelle le regard ou le toucher ne peuvent pas davantage remédier que la nomination, d'où la nécessité proprement vitale de l'apprentissage d'un savoir-suinter par l'écriture, faute de mieux : « c'est bien c'est / très bien tu fais / coïncider les deux / plaies tu les fais / être de même / nature ». Bras-monde qu'il faut donc penser par le poème conçu non pas comme le lieu d'accès à un être souverain mais, au contraire, comme celui d'un exercice désillusionnant4et sans fin.

En somme, du Quélen (im)pur jus, à peine plus noirci qu'auparavant, le (tragi)comique n'apparaissant dans ce livre que par de très rares éclats dans la masse d'une langue minutieusement grattée jusqu'à l'os, d'un ressassement5 qui parvient, malgré tout, à créer du vivant.


1 A laquelle les bras peuvent parfois prendre leur part :
« tu serres contre toi / quelqu'un qui est ici / et te serre et tu / l'embrasses ».
2Passant d'une moyenne de douze syllabes à trois et de plus en plus syntaxiquement désarticulés.
3Au-delà du titre, on ne peut évidemment pas ne pas penser à certains textes de Beckett.
4« L'effarante réalité des choses / est ma découverte de tous les jours. » (Alberto Caeiro, hétéronyme de Pessoa, cité dans l'intéressant ouvrage de Judith Balso, Affirmation de la poésie, éditions Nous, 2011).
5« Telle serait, en effet, la double origine du ressassement : impossibilité pour le sujet ou bien de s'approprier soi-même, à travers les objets qui l'obsèdent, ou bien de s'approprier l'autre, à travers le texte qui résiste. » (Bernard Vouilloux, Po&sie n° 93, 2000).