groite et dauche d'Ernst Jandl par Bruno Fern

Les Parutions

19 déc.
2011

groite et dauche d'Ernst Jandl par Bruno Fern

Ernst Jandl (1925-2000) est considéré comme l’un des plus importants poètes autrichiens dont l’œuvre fut influencée par Brecht, Arp, Schwitters, Stramm, Stein et Joyce, entre autres. Cet ouvrage, le premier publié en français, propose une anthologie préparée par l’auteur lui-même cinq ans avant sa mort.
On y découvre tout d’abord une grande diversité dans les formes utilisées : proses autobiographiques, pièce de théâtre et poèmes eux aussi très variés
(« Le poème presque en langage courant, le poème parlé exigeant la voix, le poème sonore sans mots, le poème silencieux visuel. »1). De plus, la composition adoptée permet de discerner aisément les différentes périodes formelles et les principales thématiques : le livre s’ouvre avec la 1ère guerre mondiale évoquée à travers les souvenirs familiaux puis sont abordées la jeunesse de Jandl, profondément marquée par l’avènement du nazisme, et la guerre qui suivit :

partir pour la campagne

gare du sud
pas encore de bombes sur vienne
père garde la tête haute
les trois garçons sont avec lui
la mort de mère ne doit pas
les abattre durablement tous les quatre
ce n’est pas ce que voudrait mère

Viennent ensuite l’amitié et l’amour, en particulier celui éprouvé pour Friederike Mayröcker2dont Jandl fut le compagnon, et les rapports au christianisme, corrosifs mais finalement plus complexes qu’il n’y paraît :

gale invasive

rau commencement rétait le verbe ret le verbe rétait ren
dieu ret dieu rétait le verbe ret le verbe rest devenu
chair ret ra rhabité parmi nous […]

Outre le nazisme et ses multiples séquelles dans une Autriche frappée d’amnésie, Jandl évoque également les événements politiques majeurs du siècle dernier, du socialisme dit réel à l’union européenne comme espérance d’un mieux, malgré tout : « il est vrai que vous n’aviez pas pour professeur m. anton sieberer, qui nous exposait une vision paneuropéenne sans guerre, sans dictature, sans persécution.»3
Le corps dans sa matérialité brute, face à la souffrance, au vieillissement et à la mort (« docteur moi pas pouvoir arrêter crever / toi donner moi moyen crever »), occupe une place croissante puis, concluant l’ouvrage, une conception de l’humanité dont la lucidité radicale n’empêche pas de souhaiter l’apparition d’une communauté qui serait suffisamment vivable – le dernier texte, magnifique, s’intitule vœux de bonheur et semble faire écho à l’un des premiers où une chute dans l’enfance prend des proportions inattendues.
Bref, on mesure ici l’ampleur d’une oeuvre polymorphe, à l’énergie souvent comique, engagée dans son époque par ses choix formels eux-mêmes, qui se méfie d’un lyrisme haut perché en préférant une langue a priori pauvre, voire délabrée4, mais dont l’usage sait être subtil. Au-delà de cette virtuosité qui, comme pourrait le suggérer le titre de l’anthologie, désoriente la lecture habituelle, cette écriture relève fondamentalement d’un positionnement politique5, par son refus de toute prétendue pureté dont elle tourne en ridicule l’enfermement quasi incestueux :

2ème homme :

pour moi et toi lonk maternel être sacré
lonk maternel almond

1er homme :

Autriche mon patrie être
almond mon lonk maternel être

2ème homme :

toi et moi Autriche ton et mon patrie être

1er homme :

almond toi et moi ton et mon lonk maternel être

Elle contribue ainsi à l’existence d’une « culture de masse éclairée »6, préoccupation chère à Jandl, et c’est pourquoi aujourd’hui, en ce temps de détresse actualisé 24 h / 24, elle prouve particulièrement bien qu’en dehors des platitudes pseudo-transgressives ou d’un élitisme drapé sur lui-même d’autres modes de résistance restent possibles.



1 Ernst Jandl, Autor in Gesellschaft. Aufsätze und Reden, München, Luchterhand 1999.
2Elle-même l’un des écrivains contemporains majeurs de langue allemande.
3Lettre parue le 11 juin 1994 dans le Standard. Je rappelle que l’Autriche est devenue membre de l’Union européenne en 1995.
4 « En mars 1976, j’ai commencé une série de poèmes dont la langue, à l’inverse de toute poésie traditionnelle, se situe en dessous du niveau de langue courant. C’est la langue de gens qui sont contraints de parler allemand sans l’avoir appris de façon systématique. Souvent on parle à ce propos d’ « allemand de travailleurs immigrés » mais moi, dans la perspective poétique, je nomme cette langue langue délabrée. » (E. Jandl, in Le chien jaune, 1982). Cette citation est extraite du n° 19 de la revue Fusées qui, l’année dernière, a consacré un volumineux dossier à E. Jandl avec de nombreux commentaires passionnants (Alain Jadot, Samuel Lequette, Christian Prigent, etc.) et des traductions de poèmes qui permettent d’intéressantes comparaisons avec celles de Lucie Taïeb – une lecture donc indispensable : Mathias Pérez, Fusées
5A ce sujet, on lira avec profit cette étude pertinente et minutieuse : Ernst Jandl : travail langagier et mémoire politique
6in discours pour friederike mayröcker, 1993.