Jacques Darras, l'arpenteur du Nord par Rony Demaeseneer

Les Parutions

07 mai
2015

Jacques Darras, l'arpenteur du Nord par Rony Demaeseneer

 

Avec la publication coup sur coup de trois nouveaux volumes, Jacques Darras revient en force sur la scène poétique et littéraire. Scène qu’il n’a d’ailleurs jamais quittée mais sur les planches de laquelle il continue, avec l’enthousiasme et les convictions qu’on lui connaît, de bousculer les frontières d’une histoire poétique française qui semble s’éloigner toujours plus de la réalité. En réaction à cet enlisement symboliste duquel la poésie française n’arrive que difficilement à s’extraire, celle de Jacques Darras puise ses fondations, depuis de nombreuses années, dans un terrain bien plus argileux où la glèbe de sa Somme natale épouse sensuellement la plume des humanistes du Nord qui composent sa famille intellectuelle. Avec l’œil du traducteur qu’il est aussi, toujours lorgnant vers les falaises de Douvres et la langue du maître Whitman dont les Feuilles d’herbe forment en quelque sorte le terreau, Jacques Darras nous invite à le suivre une fois de plus sur les poésies de Haute Terre, dans le sillage de la poésie arrageoise, entre Baude Fastoul et Jean Bodel, qu’il affectionne tant.

 Les trois ouvrages qu’il publie, chez des éditeurs différents, forment en quelque sorte  un triptyque, une trilogie où chaque livre constitue une manière de dialogue musical passionné avec un peintre ou un auteur qui ont, à un moment donné, scandé son parcours.

C’est le cas avec ce recueil intitulé Blaise Pascal et moi dans la Voie Lactée ; premier opus d’une nouvelle « octophonie » comme l’est le cycle de La Maye entamé il y a plus de vingt ans et que clôt le recueil Irruption de la Manche publié à Bruxelles en 2011.

Édité aux éditions du Castor Astral, dans une jeune collection, « Les passeurs d’Inuits » qu’il vient de créer avec ses complices Jean Portante et Martine Chardoux, le recueil s’affirme d’emblée comme une fatrasie, un ensemble de courts textes le plus souvent qui animent les corps gras, les corps lents d’une actualité qui ne cesse de faire réagir le poète. Placé sous l’égide de Philippe de Beaumanoir, poète et juriste du XIIIème siècle, le recueil inaugure cette nouvelle série des « Oiseuses » qui se déclinera, elle aussi, en huit chants. On retrouve avec plaisir le ton « darrassien » du poème chanté, dansé que l’on avait découvert notamment dans Tout à coup je ne suis plus seul (Gallimard, 2006) même si le recueil, dans ce cas-ci, semble plus ramassé, plus compact, en un mot, plus court (une prouesse pour le disert Darras !). Le rythme allègre, tantôt grave, tantôt ironique, scande les poèmes qui s’enchaînent de manière aléatoire comme autant de météores que même le meilleur des astrophysiciens ne pourrait pas suivre. Car il s’agit bien ici d’interroger le rapport au temps, au monde, à l’histoire dans une perspective de dialogue toujours recommencé avec les amis, les spectateurs du réel que sont, ou que devraient être les poètes. Une réalité qui attire et que chaque texte questionne à sa façon, allitérative, métaphorique et jubilatoire :

 

pouvez-vous d’un poème

traiter la

politique

pourriez-vous

d’une somme de quelques vers

bien

frappés bien

ciblés

modifier

élection tyrannique

c’est beaucoup

demander

au poète qu’il résume

deux trois

mots

le malheur imminent

 

Au-delà du rythme, on retrouve, au fil des pages, les « tropismes darrassiens », l’inclinaison vers le nord et la Belgique, la bière qui conserve la couleur dorée des façades flamandes, les draperies des comptoirs hollandais ou les strates archéologiques des bordées fossiles des navires.

 Avec La Transfiguration d’Anvers, chez Arfuyen, l’essayiste Darras poursuit son exploration du paysage poétique français. Le sous-titre, Certitudes magnétiques en poésie ou la quatrième de couverture annoncent d’emblée l’extrême cohérence de l’arpentage « darrassien » :

 « Maintenons-nous au nord. Là où la pensée philosophique moderne semble avoir trouvé son climat – clarté et résonance – mieux qu’ailleurs »

 Car, en effet, c’est bien ici de temps climatique qu’il s’agit puisque, c’est à partir du souvenir d’une nuit de Saint-Sylvestre particulièrement magique de par la conjonction de la neige et de la lumière que le poète entame sa réflexion. Véritable épiphanie qui fait immédiatement penser à Rubens, mort à Anvers, et à son tableau La Transfiguration peint en 1605. Car rien n’est laissé au hasard chez Jacques Darras. Parmi bien d’autres thèmes abordés, avec aplomb et érudition, l’auteur de Moi, j’aime la Belgique ! (Gallimard, 2001) revient notamment sur sa prédilection pour la poésie épique qui est sans nul doute la grande absente de la littérature française. L’auteur ne craint pas la polémique lorsqu’il affirme par exemple, avec un soupçon de provocation hautement salutaire, que Descartes est sans conteste le seul vrai poète épique français. La démonstration est lumineuse et étayée par de nombreuses références qui, c’est vrai, donnent parfois le tournis mais qui s’articulent de manière précise, fondée à l’image d’une mécanique horlogère parfaitement huilée. Mais s’il fallait ne retenir qu’une thématique, c’est assurément l’idée du dialogue permanent et conflictuel que pointe l’auteur, celui de la pensée pure et de l’attention poétique. Débat que mène Darras avec lui-même depuis longtemps et qui lui permet de revenir une fois encore, avec tendresse mais sans nostalgie, sur son parcours et sa migration, dans une prose finement poétique :

 « Au Nord toute ! J’aurai mis toute une vie pour les [les peintres] suivre et monter à Bruxelles, Anvers ou Amsterdam. Dans la cellule d’une pension parisienne l’étudiant que j’étais veilla nuit après nuit sur les Méditations Métaphysiques cartésiennes. Douloureusement j’y fis le départ entre les deux modalités de la pensée et l’étendue, m’opérant par la ville de l’espace fermier où j’avais appris l’infini. Descartes, dit-on, aimait la poésie, surtout l’épique. Je ne m’en étonne plus. »

 Enfin, pour clore cette « trinité éditoriale », un mot sur Brueghel, les yeux ouverts, sous-titré Brève chronique d’une révolution picturale, publié chez CreaphisEditions et par le biais duquel Jacques Darras interroge le rapport qu’il entretient avec les œuvres du peintre. Une fois encore, le poète enjambe le fleuve qu’il aime le plus, l’Escaut pour mettre ses pas dans ceux du peintre entre Bruxelles et Anvers. Chronique d’une fascination, le propos s’attache avant tout à démontrer l’extraordinaire modernité de Brueghel en insistant sur l’aspect méditatif avec lequel il convient peut-être d’aborder ses toiles. Les aléas de la reconnaissance picturale s’appuient aussi pour le poète sur le côté migratoire et farouchement européen qui se dégage des scènes breugheliennes :

 « Les chassés-croisés de l’aventure européenne comportent leur quotient d’ironie. Pour nous les cadastres de l’imaginaire ne pourront jamais être profondément surmontés et remodelés qu’à la suite d’un long travail d’exhumation et d’analyse cartographique permettant de désenchevêtrer l’archéologie des sensibilités. Brueghel, à cet égard, constitue un explorateur modèle, les yeux ouverts, de la nuit « romantique » moderne où nous continuons de nous agiter. »

 Trois livres-dialogues parfaitement maîtrisés, qui sont comme une nouvelle étape dans la consolidation d’une œuvre qui n’en finit pas de nous surprendre et de nous fasciner.

 

 

                                                                                                           

 

Le commentaire de sitaudis.fr

                                                                        

La Transfiguration d'Anvers, Paris, Arfuyen, 2015, 156p., 12€

Brueghel, les yeux ouverts, Grâne, CréaphisÉditions, 2015, 140p., 14,90€

Blaise Pascal et moi dans la Voie Lactée, Pantin, Le Castor Astral, 2015, (coll. "Les passeurs d'Inuits"), 68p., 12€