Kafka, Sade, Lautréamont ... de Jean-Claude Lebensztejn par Jacques Barbaut

Les Parutions

07 mars
2017

Kafka, Sade, Lautréamont ... de Jean-Claude Lebensztejn par Jacques Barbaut

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Puisqu’il y a de nombreux Sade (Heine, Lely, Le Brun, Pauvert, et j’en passe…), un Sade et Lautréamont de Blanchot Maurice, comme il existe Trois Présocratiques d’Yves Battistini, Sade Fourier Loyola de Roland Barthes (et Trois Femmes puissantes de Marie NDiaye), apparaissent sur notre bureau puis dans notre lit Kafka, Sade, Lautréamont — rêve déchiré, de Jean-Claude Lebensztejn.

 

Dans ce Zerrissener Traum (repris d’un titre d’un récit de Franz Kafka), ces « trois pièces nées de rêves, et de lectures nocturnes », un peu après avoir proposé à la lecture quelques extraits du Marquis des plus déportés, des plus « détraqués », les plus excessifs, les moins supportables, sans doute aussi des plus comiques (« je serais d’avis que nous embrochassions tout simplement ces demoiselles, et pendant qu’elles rôtiraient toutes vives à nos yeux, Juliette nous branlerait le vit et nous ferait arroser de foutre ces trois superbes aloyaux »), J.-Cl. Lebensztejn ajoute :

« Comme je regrette que les éditions modernes ajoutent des guillemets, des tirets, des ponctuations, des passages à la ligne, posant de fâcheuses barrières dans le jeu des coups de langue, brisant l’intimité du faire et du dire. »

 

« Coups de langue », par exemple, qu’il déterre, qu’il détecte aussi dans une carte envoyée par Kafka à Max Brod en février 1911, après la visite du Kaiserpanorama de Friedland : « Comme le pavement lisse des cathédrales est à portée de langue ! » (Zunge, évidemment, non pas Sprache.)

 

Pas de séparation du tout entre les « leçons », les états physiques (manuscrits ou typographiques) du texte (notes philologiques, comparaison des brouillons avec de multiples éditions dites « savantes », leur choix, auscultations critiques des traductions de l’allemand), l’examen du résultat du geste de l’écriture (« comprenant les traces que laissent les animaux, les végétaux, les pierres ») et leur réception émotive.

Un travail analytique à ce point précis qu’il liste les graphies fautives (« ses plumes tâchées de sang, une tâche de sang : mais, peut-on refuser à Lautréamont une telle extravagance ? ») ou aberrantes (« Lautréamont écrit sphyncter, comme il écrit sphynx et vétyver — un vétyver peu distant du sphyncter —, Buenos-Ayres, hiéroglyphes et stygmates (pas toujours), ou comme Nerval écrivait la Syrène »), qu’il constate que le déplacement d’une virgule entre deux versions éditées d’une phrase des Chants provoque hausse ou baisse d’intensité, ou remarque l’absence du point d’interrogation après une claire question de Kafka.

 

« Hélas ! nous sommes maintenant arrivés dans le réel, quant à ce qui regarde la tarentule, et, quoique l’on pourrait mettre un point d’exclamation à la fin de chaque phrase, ce n’est peut-être pas une raison pour s’en dispenser ! » (Chants, V, 7)

 

À ce point précis que les deux seules « irrégularités » de la page 74, nous ne pouvons les prendre que comme coquilles signifiantes.

 

Herse qui grave la faute du condamné de la colonie pénitentiaire sur sa peau ; ou ongle long et pointu enfoncé dans la poitrine de l’enfant que l’on caressait ; coups de sonde et de scalpel, dérives nocturnes ; mais aussi danse pronominale des « je », « tu », « il » (« Maldoror change de pronom comme un serpent change de peau »), « nocturnal » et « entonnoir » ; cris et variations (tchia, tjac, khyac clair et bref… kiouh aigu) du chant des choucas, étymologie comparée de « gamahucher » et de « godemichet »… On commence à comprendre que les intérêts, les manies, les passions, les obsessions, les investissements libidinaux de Lebensztejn (de Jean-Claude Lebensztejn, en 2016, le Théâtre Typographique a réédité sa traduction du Tao te king ou Canon de la voie et de la vertu, de Lao Tseu [IVe s. av. J.-C.], tandis que les éditions Macula ont publié Figures pissantes : « une étude remarquable non dépourvue d’humour sur les représentations de personnages – petits et grands – en train d’uriner, de l’Antiquité tardive à Andres Serrano, en passant par Rembrandt et Boucher, les pisseuses de Gauguin et de Picasso ; accompagné de 161 illustrations nous transportant de l’innocence à l’indécence, “ fantaisies diurétiques ”, teintées de poésie et de politique », note de l’éditeur) seront multipistes, atypiques, acrobatiques et chorégraphiques, lexicographiques ou zoologiques, curieuses, impeccablement référencées.

 

S’informant grâce à l’étude médico-légale sur les attentats aux mœurs d’Ambroise Tardieu (1857) de l’« anus infundibuliforme » (Chants, V, 5), passant par Xavier Forneret (Sans Titre) autant que par Lewis Carroll (Alice), ces rêves* divers de dissections, qui sont aussi des récits de greffes (*soit condensation, déplacement, figuration, attention apportée à un « détail » entendu comme ce qui point), ne sont pas prêts encore à quitter nos tablettes dites « de nuit ».