Le Dernier Voyage de Soutine de Ralph Dutli par Jacques Barbaut

Les Parutions

17 oct.
2016

Le Dernier Voyage de Soutine de Ralph Dutli par Jacques Barbaut

 

Comme l’on prétend qu’un homme qui tombe du septième étage d’un immeuble voit défiler — comme en accéléré ? — l’ensemble des instants cruciaux de son existence, cette traversée en zigzags et ce parcours non sans détours, de Chinon pour rejoindre Paris en corbillard à travers champs en attente d’une opération « de la dernière chance » — corbillard qui accueille un passager considérable, mort-vivant souffrant d’un ulcère à l’estomac à son dernier degré, au bord de la fatale péritonite, accablé de fortes fièvres, calmées par « le pavot somnifère », « l’opiacé béni », la bienfaitrice liqueur isolée par l’apothicaire allemand Sertürner, le vrai messie, et délivrée par une femme médecin de l’hôpital de Chinon, la bien-nommée Lannegrace — Abolir enfin la douleur serait la plus noble mission de tout dieu digne de ce nom. (p. 44)…

 

La douleur, d’abord oscillante, sourde et circulaire, puis pulsatile, et peu après lancinante, poignante et déchirante, qui depuis des années fait partie de son corps tel un organe supplémentaire. (26)

 

Ce peintre parmi les plus singuliers, les plus radicaux, maître des coloristes, sous « délire morphinique », accompagné, certes, par Ma-Be (Marie-Berthe Aurenche, l’ex-femme de Max Ernst, au bord d’une folie furieuse…), mais aussi escorté par toute la traîne ahurie et stupéfaite que représenta Chaïm : le petit pâtissier de Céret, le chasseur de chez Maxim’s, le garçon d’étage, le garçon d’honneur, le garçon boucher aux oreilles décollées, le petit mitron, un charlot de plus, la première communiante, l’idiot du village qui bigle, la petite paysanne et son pantin de bois, l’enfant de chœur blanc, le servant de messe rouge…

 

Il y aura des souvenirs sans fondements, des troubles de la conscience, une altération des sensations, des hallucinations déréglées. (40)

 

Soit ce plus improbable des trajets : entre la naissance, issu d’un père tailleur ou ravaudeur, dans le shtetl de Smilovitchi (actuelle Biélorussie), « village [de 400 âmes] puant avec ses cabanes de planches pourries », probablement en 1893, de cet « éternel avant-dernier », dixième d’une fratrie de onze, souffre-douleur expérimentant une enfance qui patauge dans la boue et la misère, chapeautée par la menace des pogroms, qui put sortir de ce trou parce qu’il reçut un dédommagement – après la sévère correction que lui infligea un boucher qui le battit comme plâtre –, un « arrangement à l’amiable » qui lui permit de rejoindre des cours de dessin à Vilnius, une école d’art à Minsk, Chaïm qui vécut aussi ses seize premières années dans une communauté, une famille où la représentation des figures est sévèrement interdite et réprimée…

… et l’enterrement au cimetière du Montparnasse, le 11 août 1943, sous Paris occupé, où se retrouvèrent parmi un public des plus étiques le solaire Pablo Picasso, l’immature Jean Cocteau, le peut-être Max Jacob et l’aimante Gerda (— Gerda, tu as été cette nuit ma garde, tu es Garde et maintenant c’est moi qui te garde…).

 

Des maisons qui vacillent dans le paysage effaré, les fenêtres sont les yeux de fantômes. Des arbres recourbés comme des poulpes avec leurs tentacules. Des rues qui se cabrent. Des talus effondrés, des chemins fouettés par le vent, bossus, crevassés. (47)

 

Passant dans le désordre des délires par les étapes décisives de sa vie, les stations obligées que constituent l’arrivée à vingt ans à Paris, avec une valise pour tout bagage — lorsqu’il arrive gare du Nord, il tombe du train comme des deux moitiés d’une coquille d’œuf —, les punaises qui assaillent les alvéoles de « La Ruche », le triangle magique des cafés la Rotonde, le Dôme et la Coupole (où les « surréels », qui épatent le bourgeois, en prennent pour leur grade) ; les quatre portraits qu’Amedeo Modigliani fit de Soutine, cette alliance tout en contrastes entre le bel Italien de bonne famille et le malappris empoté qui renifle, le brillant tuberculeux à l’inépuisable faconde et le taiseux, le taciturne ulcéreux, l’invisible Soutine, l’alliance du faisan et du hareng, de la carpe et du lapin, du chat aux yeux d’or et du lièvre écorché — lequel « Modi le Maudit » déclame en une ivresse irrémissible — il boit l’absinthe, inhale l’éther et fume le haschich — l’épisode du « Pou » du Maldoror de Lautréamont et des passages des cercles de l’Enfer de Dante ; la défenestration de sa muse Jeanne Hébuterne, du cinquième étage d’un immeuble de la rue Amyot, une sainte enceinte de huit mois (une pure déchirure, un noir cauchemar) ; les carcasses de bœuf empuanties, rechargées aux seringues d’ammoniaque et arrosées de litres de sang frais ; la rage de destruction des tableaux condamnés, piétinés, découpés, lacérés, brûlés ; la rencontre — que l’on qualifiera de « miraculeuse » — avec le pharmacien Barnes, un Crésus américain enrichi par la mise au point d’un sérum antiseptique, l'Argyrol, remède à la conjonctivite universelle, lequel, guidé par Paul Guillaume, galeriste spécialisé en art africain, fit main basse, lors d’une seule visite, sur quelque soixante toiles — une bouchée de pain ? ; le voyage jusqu’à Nice en taxi particulier…

 

Ce récit de Ralph Dutli, traduit de l’allemand d’une main de maître — nouveau Bardo Thödol, « livre des morts », « livre du passage » —, ce récit psychopompe, qui délivre aussi un brillant cours d’hématologie, se livre en camaïeu bicolore : un vitrail en blanc — suaire des communiants, tablier des apprentis pâtissiers et lait crémeux enrichi à la poudre de bismuth dont il se délecta — et en rouges — Ses saints patrons ont nom : cinabre, carmin, sang-de-dragon, ocre rouge, rouge indien, rouge de mars, rouge pompéien, pourpre, amarante, rouge cerise, garance, rubis, incarnat. (265)

 

     Un crachat sanglant dans mon mouchoir.