Le Dossier Alvin d'Alessandro Mercuri par François Huglo

Les Parutions

24 févr.
2015

Le Dossier Alvin d'Alessandro Mercuri par François Huglo

 

   Livre-objet oui, bizarre et beau, gadget sûrement pas. Contrairement au F.N. ou à Houellebecq, il pose quelques bonnes questions : celles du rapport entre images de la guerre et guerre des images (cf CNN, Al Qaida, etc.), entre société du spectacle et paranoïa du secret défense. Il les compose, plutôt. Le cinéma, reportage dans la lignée des frères Lumière ou fantasmagorie théâtrale dans celle de Méliès, est l’art du montage. Et l’histoire celui de l’escamotage ? La collusion, en 1966, d’un B-52 et d’un avion ravitailleur, provoquant la chute de quatre bombes thermonucléaires près d’un village espagnol, Palomares, est « un remake grandeur nature du film de Kubrick » Dr. Strangelove. Marcel Duchamp, cité en exergue, nous avait prévenus dès 1960 : « L’Histoire est une autre histoire ». Versant reportage, ce livre-documentaire suit le journal de bord du bathyscaphe de la U.S. Navy, le DSV Alvin, de la recherche d’une bombe perdue en 1966 à celle de nouvelles espèces sous-marines jusqu’à 2014. Versant théâtre, truquages et machineries, en ce livre-collage les délires de l’histoire naturelle rivaliseront avec ceux de la géopolitique. L’exploration du corps, pourrait bien, dans un proche avenir —c’est l’hypothèse finale— réaliser leur synthèse.

            Comme Andy Warhol, Jack Valenti, pilote de bombardier B-25, a travaillé dans la publicité. Directeur de la communication de J.F. Kennedy, il a appris « comment vendre des chefs d’État comme des pots de yaourts et des conserves de soupe ». La logique de la consommation, devenue cosmique, et celle de la bombe, se confondent : « tout doit disparaître ». Selon Brian Doherty, Valenti pourrait appeler un bombardement décidé par Johnson, dont il est devenu conseiller, « projet de renouvellement urbain ». Valenti a présidé de 1966 à 2004 la toute puissante MPAA, Motion Picture Association of America. Cette longévité rivalise avec celle de J.E. Hoover à la tête du FBI. Polices de la pensée ?

            Dr No (1962) et Dr Strangelove (1964) ont pour ancêtre commun le Doktor Mabuse de Fritz Lang (1922). Tous trois « plongent le spectateur dans l’hypnose, un état modifié de conscience, une vision somnambule, celle de regarder un film ». Ou (sous-titre de la comédie nucléaire de Kubrick) : « Comment j’ai appris à ne plus m’en faire et à aimer la bombe », qui en 1946 devient sexuelle, ornée à l’effigie de Rita Hayworth. En 1940 déjà, avec Le Dictateur, s’était engagé un terrible (et comique) processus « de confusion et de recouvrement de la fiction par le réel ».

            Après le sauvetage nucléaire d’une ogive tombée en mer, la fonction officielle d’Alvin fut « l’étude de la faune et la flore abyssales ». Mais « le bathyscaphe est à la fois un submersible et un subterfuge ». Il opère au large d’Argus Island, île à la fois inexistante et secrète : artificielle. Fournisseur de la NASA, Charles Huron Kaman, inventeur de l’hélicoptère et fabriquant de guitares électriques, unit dans son karma « hippies et warriors, flower power et destruction lover ». 

            Le secret peut-il être gardé, le spectacle contenu dans les limites de la propagande ? Parfois, la pop outrepasse sa mission. Ainsi, par le vidéo-clip des Village People In the Navy, « à voile, à vapeur, à mazout ou atomique, l’armée navale américaine mise à mal par le Gay Macho Disco Band, devient, à tort ou à raison, la risée du monde entier ».

            Plus profondément, avec l’album Yellow submarine, les Beatles avaient, dès 1967, cultivé le psychédélisme d’un monde hallucinogène et chatoyant où « l’animal et le végétal conspirent et s’entremêlent ». Poisson-cachemire, hippocampe feuille, ou dragon de mer feuillu, chaque « merveilleuse et gracieuse créature » s’exhibe en tenue de camouflage et, « dans toutes les fibres de son être, simule sans savoir qu’elle simule ». Pour rester chez les Beatles, on pourrait rappeler Ringo chantant que ce qu’il joue au cinéma est « act naturally », ou Lennon et son singe à qui vous ne pouvez rien cacher puisque « your outside is in and your inside is out ». Ainsi, « tel le pop corn qui éclate », le crustacé « révèle ses entrailles ». Son « intériorité s’extériorise ». Et l’hippocampe clame « le triomphe des apparences et des métamorphoses sur l’illusoire vérité ».

            Parmi les nouvelles espèces hydrothermales découvertes par Alvin, celle de la «galathée yéti » doit son nom aux Métamorphoses d’Ovide et au bouddhisme tibétain. Mercuri se souvient aussi de la Galatea de Cervantes, « écrivain-aventurier-agent secret ». Ce vrai livre figure dans la bibliothèque fictive de Don Quichotte. Ce qu’en dit le personnage du barbier pourrait décrire Le dossier Alvin : ce « livre a je ne sais quoi de bonne invention : il propose quelque chose et ne conclut rien ». Autrement dit (par Robert Filliou que cite Alessandro Mercuri) : « L’art est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art ».