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Tant de choses nous échappent. Nous ne savons que donner un nom à des souffrances que nous sommes incapables d'arrêter.

Julien Green

Le Jardin Ouvrier, anthologie de la revue.

Le Jardin Ouvrier, anthologie de la revue. par Nathalie Quintane

Le Jardin Ouvrier, anthologie de la revue. La revue sublime




Le Jardin Ouvrier : soit la liste quasi exhaustive du refoulé français en matière de poésie, et pas seulement (puisqu'ouvrier). 39 numéros de petits cahiers, A4 pliés, vilaines agrafes, parus entre 95 et 2003, à la couverture grise, d'un gris visible.

Le JO a été l'opérateur d'une fragmentation (notez que je n'ajoute pas radicale, parce qu'elle n'était, ni ne se voulait radicale - et encore moins tranquille) une fragmentation qui ne visait pas la "destruction" ou la fin de la poésie, évidemment (quand on veut "en finir" avec quoi que ce soit, c'est qu'on y croit, et à fond) : du lyrisme, mais pas le lyrisme critique propre sur soi années 80 (caca, gadoue, la main de ma soeur dans ma culotte, Eva & Adolf, sont quelques "thèmes" typiquement JO); du lyrisme, certes, mais objectif (la main de ma soeur atteignant mon Réel plutôt que mes histoires de famille); de l'objectivité, certes, mais manquant de retenue (hétéroclitisme forcené : brouillons de Bernanos, chants gitans, Charles Pennequin, Gongora, vrais fous littéraires, faux fous littéraires, avant-garde américaine, irlandais du VIIIe siècle, peul, entre-pompages sous pseudonyme, sans pseudonyme, commandes de pompage - Tarkos demandant qu'on pompe un de ses textes -, + un oulipien picardisé (Ian Monk), Laure Limongi de passage, etc, etc); un manque patent de retenue, certes, mais avec un souci d'unification (la poésie, le vers, un formalisme assumé); un "retour au vers", certes, mais un vers sans mètre, sans rythme, sans musique, un vers essentiellement visuel, "plastique", et un vers de pur calcul (arithmonyme : même nombre de mots par ligne), un vers de poème sans poésie, un vers de terre, quoi; un formalisme assumé, un goût pour la recherche, le désir d'une reconnaissance universitaire (Bobillot aura été le seul, à ce jour, à y travailler - mais un spécialiste de Heidsieck est forcément marginal, dans les Lettres Françaises : un peu plus libre que les autres de se pencher sur ce que nul encore n'a patenté); un goût pour la recherche, mais l'amour débridé du non-savant, du populaire, du brut, jusqu'à se forcer soi-même en artiste brut, etc, etc,

ET DONC, ET POURTANT : pas une revue post-moderne (le projet : refondation/invention/retour aux origines est bien moderne - moderne à l'ancienne, pourrait-on dire),

ET DONC, ET POURTANT : pas une revue moderne non plus (pas vraiment de manifeste, trop branque, trop variée, trop ceci et trop cela).

Au final : un ensemble fascinant - peut-être encore plus fascinant en pavé qu'en cahier, d'ailleurs, à l'image de l'Anthologie des fous et des crétins..., un ensemble monté et créé pratiquement par un seul homme, faut-il le rappeler, Ivar Ch'vavar, Pierre Ivart, à tel point qu'on finit par se demander si Pennequin ou Quintane ne seraient pas, purement et simplement, l'un de ses multiples hétéronymes (hypothèse à considérer).

Oui mais, cela ne vaut-il - diront ceux qui cherchent (de) la valeur (sublime) - que par son "dispositif" ? Autrement dit : un amas de mauvais textes ?
Même pas, puisqu'il y a ce poème de Lucien Suel, La Justification de l'abbé Lemire (fondateur des jardins ouvriers, donc) qui justifie à lui seul la mise en avant du procédé, dégagé là de son passé rochien (la justification suelienne a aussi peu à voir avec la rochienne que le sonnet de Ronsard avec celui de Queneau), puisqu'il y a cette prose de Jean-Hubert B. (alias Pétchanaz), Truismes, Raccords et Valves, puisqu'il y a Schmitt et tout Ivar - moins mis en scène et plus impressionnant qu'Onuma Nemon, soit dit en passant.

Allez, salut fraternel, et respect à Di Manno.




Note : Une "suite" du JO, Kminchmint n°2, revue de la Grande Picardie Mentale, les deux premiers numéros et leurs suppléments pour 23 € , peut être commandée (chèque à l'ordre de Pierre Ivart) chez Ivar Ch'Vavar, 185 rue Gaulthier de Rumilly 80000 Amiens : A4 spiralé, Dieu est un poulet frit, Shakespeare en picard, Suel sur Crépin et photos de fétiches à charge africains... - une digne suite !

Le commentaire de sitaudis.fr

Le Jardin Ouvrier (1995-2003)
éd. Flammarion (2008)
410 p.
25 €

Le Jardin Ouvrier, anthologie de la revue. par Nathalie Quintane

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