ré pon nou, une anthologie de poésies contemporaines

Les Parutions

14 déc.
2010

ré pon nou, une anthologie de poésies contemporaines

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le corridor bleu publie dans la revue ré pon nou (Réunion Japon, Nouméa), une très belle anthologie traversée de courants épiques, l'un bleu et l'autre noir : interview de son maître d'œuvre, Charles-Mézence Briseul.



Pourquoi une anthologie de poésies contemporaines ? Pourquoi y insérer des contes des premiers temps ?

Au départ je voulais des poésies pour vivre avec et dans mon temps. Non pas des poésies qui représenteraient mon époque comme certaines pensent devoir l'imiter, la vénérer ou la critiquer, mais toutes les poésies qui pourraient m'aider à y vivre. A ce titre, les contes des premiers temps, qui viennent de Nouvelle-Calédonie et du Vanuatu où ils sont toujours d'actualité le soir au coin du feu, nous soutiennent tout autant, par leur dureté et leur vérité, à affronter l'époque, que les quelques poètes bien vivants qui figurent dans l'ouvrage. Pas de rapport antiquaire au passé donc. Nous devons nous aussi espérer finir au coin d'un feu sur les lèvres et dans l'esprit d'humains rassemblés pour partager le meilleur d'eux-mêmes après s'être remplis consciencieusement le ventre.

Y a -t-il un comité de rédaction ? qui a choisi les auteurs ? sur quels critères ?

Ivar Ch'Vavar m'a aidé à lancer le projet et à lui donner corps. Par la suite Pierre Vinclair a apporté un aide éditoriale précieuse et m'a fait également découvrir la poésie de Guillaume Condello. Je voulais avant tout des textes violents, religieux au sens propre, porté par un souffle épique et animé d'un élan mystique, avec tous les travers et les lourdeurs que cela pouvait impliquer. Je voulais également explorer plusieurs pistes poétiques un peu abandonnées comme les formes longues, la narration, le recours simultané au lyrisme et aux expérimentations formelles. Les poésies d'Antoine Brea et de Philippe Fumery, à la suite de celles des noms déjà cités, m'ont immédiatement semblé relever un tel défi. Il fallait aussi décentrer la poésie, privilégier les démarches radicales, je pense aux photographies d'Armand Daydé et de Jean-François Devillers, enjamber les hémisphères, donner un peu d'air mélanésien et asiatique en partant à la recherche d'inédits techniciens du sacré. Mais le critère ultime de sélection fut l'implication personnelle des auteurs qui devaient obligatoirement pratiquer avec assiduité et passion une activité extrême voire périlleuse comme le surf, l'apnée, la chasse sous-marine, le taekwondo, le marathon, le reportage de guerre ou la méditation yogi. Je me permets enfin de renvoyer vos lecteurs à ce texte qui raconte en détails l'élaboration de ré pon nou

N'est-ce pas gênant de vous publier vous-même dans votre anthologie ?
Nagez-vous en eaux pures, le fusil à la main ?


Ce n'est pas gênant, c'est nécessaire. Ce livre c'est moi qui l'ai voulu, imaginé, composé, mis en page et édité à partir de ce que j'attendais de la poésie et ne trouvais pas. Je le vois comme une véritable création littéraire et éditoriale. Difficile donc de ne pas y figurer d'autant que j'ai rencontré la plupart des auteurs autour d'échanges littéraires sur le blog du corridor bleu. Nous lisions les productions des uns et des autres, les commentions avec un réel plaisir et une certaine communauté de vues.Oui je nage en eaux souvent pures, un fusil à la main. La chasse sous-marine à la Réunion est une pratique rendue difficile par l'activité humaine qui a considérablement réduit les ressources halieutiques du littoral. Rien à voir avec Madagascar par exemple où l'on peut tirer comme qui rigole des mérous gros comme un sac de voyage. Ici le poisson sait qui vous êtes et il faut descendre au-delà des 20 mètres si vous voulez flécher de beaux spécimens. La technique est très simple : vous vous laissez tomber à la verticale jusqu'au fond pour vous poser devant une roche où vous commencerez le guet aussi longtemps que votre apnée vous le permettra. Le rapprochement avec la poésie est évident : le poète attend lui aussi devant la grotte sacrée que le cadavre de Dieu en sorte pour le bénir.

Dans quasiment tous les vers et même dans les contes, l'Esprit souffle comme chez vous, C-MB, avec violence et cruauté, pourquoi ? vous avez peur de la mièvrerie ?

Parce que la vie est violente, que l'on soit proie ou prédateur. J'ajoute tout de suite que ce n'est qu'une question de point de vue. Le prédateur aime sincèrement sa proie et l'inverse est aussi vrai. La poésie se doit de nous faire vivre ces évidences et ces urgences. On n'a plus le temps de raconter ses sentiments ou de lire en public un annuaire comme cela a pu se faire. Pensez-vous vraiment que cela soit décent ou honorable ? Notre tâche est beaucoup plus rude que cela. Alors tant pis pour la mièvrerie même si elle peut être belle. Plus tard. Seules la cruauté et la violence que nous devons découvrir au fond de nous-mêmes, très profondément même, nous permettront de trouver un point d'ancrage pour lutter contre notre temps car plus que jamais l'art et la révolte ont été dissous par le Capital. Ils en sont même devenus l'une des multiples expressions. La comédie est terminée. Nous voulons redonner à l'art sa dimension sacrée sous un ciel encombré par les cadavres des dieux. Vivre pleinement la poésie, boire le sang au cou du bouc sacrifié comme cela se fait encore ici à la Réunion.

Le volume s'ouvre sur des photos sous-marines d'Armand Daydé, qu'on pourrait associer à de la célébration, et se referme sur des vues très antagoniques, Tchernobyl de Devillers qui seraient sur le versant de l'exécration, de quoi
répondez-vous ?!


Le livre est une parenthèse qui s'ouvre sur le monde du silence et se referme sur l'horreur nucléaire. On passe de la couleur au noir et blanc, de la rencontre entre l'homme et l'animal aux ruines désolées. On peut bien sûr inverser la proposition. Il n'appartient qu'à nous de plonger la tête dans l'eau à la découverte de notre nature véritable mais il n'est pas dit que la furieuse destruction dont a besoin le libéralisme pour se perpétuer ne doive pas un peu à celle dont la vie a besoin pour assurer la survie des espèces. Si tous les alevins de truites parvenaient à l'âge adulte, nous serions envahis de truites... Si nos objets manufacturés ne s'autodétruisaient pas après quelques mois d'utilisation, nous n'aurions pas besoin d'en racheter de nouveaux. Ré pon nou pose donc des questions en attente de réponse ce qui n'est pas original mais sait pertinemment que de multiples réponses à vivre et expérimenter coexistent, ce qui l'est déjà un peu plus.