1960 de Jacques Barbaut par Bruno Fern

Les Parutions

20 oct.
2013

1960 de Jacques Barbaut par Bruno Fern

  • Partager sur Facebook

Voici un livre indéniablement singulier, paru dans une collection dont le titre ne pouvait guère mieux lui convenir, m’évoquant aussitôt cette injonction du même auteur dans un précédent ouvrage : «  Ne craindre pas le disparate / Sous menace de disparaître »[1], car au fond il s’agit d’une apparition (celle du dénommé Jacques Barbaut, à 7 h 55, le 18 janvier de l’année en question) au beau milieu de ce tout et (apparemment) n’importe quoi qui entoure chacun d’entre nous, ce foisonnement que nous appelons vie et qui doit prendre forme, d’une façon ou d’une autre, pour nous permettre de ne pas passer trop vite à la trappe.

Cela étant, la coupure du cordon ombilical n’a laissé ici aucune trace de nombrilisme, bien au contraire, le minuscule fruit des entrailles de l’époque (1960 se situant au centre des Trente Glorieuses, forte croissance & surconsommation au menu de notre pays dit développé) n’apparaissant qu’en très creux, c’est-à-dire en obligeant le lecteur à creuser pour distinguer, sous la surface de cet almanach atypique, les veines qui relient des gisements a priori hétérogènes. Aussi disparate dans son contenu exposé jour après jour (du 1er janvier au solstice d’hiver, avec mi-temps incluse fin juin) que dans ses formes (textes et images d’à peu près tous les genres possibles, signes typographiques variés), ce livre constitue une véritable mine aux nombreuses galeries qui, bien qu’ayant coexisté, communiquent plus ou moins entre elles.

Ayant choisi des événements de toute espèce, J. B. les présente donc dans l’ordre chronologique mais en s’affranchissant fréquemment de ce dernier par sauts hors du rang – en arrière :

 • 23 juin : VIE.

Depuis un AN exactement, vous pouvez aller cracher sur sa tombe.

 ou en avant : ainsi, de la naissance d’Ayrton Senna (le 21 mars) à sa mort (en 1994) ou des ultimes planches d’Astérix le Gaulois dans le numéro 38 de l’hebdomadaire Pilote à la parution, 12 mois plus tard, du premier album puis au succès mondial que l’on sait.Par ailleurs, il court-circuite (ou, si l’on préfère, rallonge) également le cours du temps en créant des échos ou en suivant des fils tout au long de l’année (entre autres, les hauts et les bas de B. B. et les étapes diversement brutales de la décolonisation – en particulier l’omniprésente guerre d’Algérie) et ce avec une attention portée aux détails où gît, c’est bien connu, l’essentiel, glissant au passage dans la meule quelques grains de sel ou de sable par soulignements et rapprochements : Camus (dont, apprend-on, Queneau avait rêvé la veille) mourant non loin de Sens (le 04 / 01) ou la célèbre chaussure onusienne de Khrouchtchev (le 12 / 10) côtoyant La Présence d’esprit de Magritte…

A plusieurs reprises affleure, coulé dans la masse savante et néanmoins, comme on a pu le constater, souvent malicieuse[2], un autotélisme qui mêle (liste non exhaustive) le cut-up, l’Oulipo, Pierre Dac, Arno Schmidt, Hara-Kiri, de multiples références à la musique (par exemple, l’énergique polyphonie du free jazz dont « l’acte de naissance » date du 21 / 12) et aux arts plastiques, de Francis Bacon – la magnifique évocation de son atelier pouvant être considérée comme emblématique de la démarche de l’auteur :

 Une unique ampoule nue — légende à vérifier — diffuse une lumière douteuse sur l’atelier-chaos — une caisse de vins fins y est stockée dans un coin — de Francis Bacon, Cromwell Place, Londres, au sol jonché de tubes de couleurs éventrés, pots vides, pinceaux encroûtés, journaux et magazines en vrac, luxueux catalogues raisonnés piétinés, chiffons maculés, amoncellement de cartes postales et de reproductions — fouillis duquel surgissent — peut-être —, ce jour, la photographie d’hôpital d’un trépané de 14-18 — sa face maintenue au trébuchet —, ou le Crucifix de Santa Croce (Florence, fin XIIIème), par Cimabue. 

 – aux nouveaux réalistes qui, en octobre, « se donnent pour tâche d’accomplir un recyclage poétique du réel urbain, industriel, publicitaire » – puisque l’éternel problème est évidemment là : comment, de cette sélection qu’est forcément notre appréhension première de la dite réalité, faire quelque chose qui n’échoue pas trop à en rendre compte, y compris dans ses ratés (« trouver une forme qui exprime le gâchis »[3]) ? Dans une telle perspective, cette (dé)composition de 1960[4] avec détournements intégrés y parviendrait pour le moins, rien de ce qui est ne lui étant étranger.



[1] Le Cahier-Décharge, Voix éditions, 2002.

[2] « Ce fait confirme ce que je vous ai dit être l’essentiel du ressort du comique, qui est toujours, en son fond, référence au phallus. » (J. Lacan, cité à la dernière extrémité).

[3] Beckett, Comment c’est, ouvrage justement évoqué ici en mai.

[4] Y compris sous forme de multiplications  (1960 = 1 x 1960 = 2 x 980 = 4 x 490 = 5 x 392, etc.), J. B. étant aussi attentif aux chiffres (cherchez un peu le 18 pour voir !) qu’aux lettres.

Retour à la liste des Parutions de sitaudis