Sombre aux abords de Julien d'Abrigeon par Lambert Castellani

Les Parutions

30 sept.
2016

Sombre aux abords de Julien d'Abrigeon par Lambert Castellani

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C’est un livre risqué. Julien d'Abrigeon l’a construit en dix chants francisant les titres et les thèmes d'un album de Springsteen. Transposer les motifs d'une Amérique seventies qui s'émiette à l'Ardèche laborieuse ? C’est faire l’équilibriste. Julien d’Abrigeon rejoue les luttes sociales et les destins tragiques, les personnages de Springsteen picolent à la française - les ardéchois rêvent à l’américaine. Le prolétariat, la petite ville de province, leurs plaies : le livre questionne le rapport, au delà des cultures, du type de la base au monde occidental. Bagnoles, rades minables, alcool, nanas muettes - c’est tout ce qu’on leur demande, voyous magnifiques qui se brûlent les bouts d'ailes, cette fureur du XXème, cette violence pré-Merah, c’est celle des films noirs américains, de cette desperate way of life qui n’a jamais été aussi proche d’Aubenas. Mais c’est aussi le mythe d’une misère prolétaire où le capitalisme se nourrit des arthroses aux chevilles ouvrières. Des vies ratatinées. Les héros de Julien d’Abrigeon luttent, bombent le torse, s’époumonent, puis s’épuisent. Puis rentrent dans le rang, se voûtent, le dos fracassé. Leurs vertèbres se soudent, le cul au canapé.

 

Parfois, pourtant, le calque de Springsteen apposé même finement (Julien d'Abrigeon écrit en musicien, le rythme enlève de nombreux passages - le livre sera parfait pour la lecture publique) est trop appuyé et déchire son support.

 

En 1994, les Proclaimers chantent “Hit the Highway / Then there’s trouble” - gros accent écossais. Ça fait sourire. Vous avez déjà vu une autoroute écossaise ? Il n'y en a pas. Les mythes et les névroses d'un pays ne se sont pas tous transposables. S’y risquer au second degré, c'est témoigner d'une subordination coupable. Au premier degré, les fantasmes américains engendrent des œuvres absurdes.

 

Sombre aux abords n'est pourtant pas une œuvre absurde. Julien d’Abrigeon partout milite, s’y bat. Dans sa langue ça bat. Avec force et élégance, toujours. Plus que tout, il réussit ça : la transition douloureuse des rêves d'adolescents aux contingences des hommes. Cette période courte où la résignation emporte le combat. Julien d’Abrigeon, d'une précision éprouvante, maîtrise le basculement. Le texte est tendre, déchiré, il aiguillonne, même s'il se prend parfois les pieds dans la bannière étoilée qu'il trimballe à Aubenas.

 

Julien d’Abrigeon brûle son texte avec un souffle fragile, en écrivain brillant, sensible.