Mort de Jean-Claude Montel

Les Célébrations

Mort de Jean-Claude Montel

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Avril 2013, Jean-Claude Montel vient de mourir d’un infarctus à Nantes où il était né en 1940.

Sitaudis a souhaité lui rendre hommage, à la demande d’Hubert Lucot et avec l’aimable autorisation de Mathias Pérez : à l'initiative de Philippe Beck, ils  lui avaient consacré en 2010 un dossier dans la revue Fusées n° 19, téléchargeable en ligne, reprenant un entretien réalisé dix avant par Alain Fabbiani (revue Horlieu).

 

Présentation du dossier par Hubert Lucot :

 

Après la mort de Marcel Proust (1922), les romanciers français ne brillèrent pas par leur modernité ; citons, pour nous faire un peu froid dans le dos : Georges Duhamel, Martin du Gard, Giraudoux, Mauriac, Jules Romains, Maurois, Drieu La Rochelle, Montherlant, Saint-Exupéry, Malraux. Dans les années 1950, quelques écrivains isolés refusèrent leur ronron académique ; la presse les regroupa sous l'étiquette nouveau roman. Une décennie plus tard, la revue Tel Quel, animée par Philippe Sollers, et ses transfuges, qui fondèrent la revue Change autour de Jean-Pierre Faye, accentuèrent les refus des Robbe-Grillet, Butor, Ollier, Pinget, Simon. Parmi les écrivains du groupe Change, il semble que le plus radical fut Jean-Claude Montel, plus jeune que Maurice Roche (né en 1924), Jean-Pierre Faye (né en 1925), Jacques Roubaud (né en 1932) – et issu d'un milieu populaire, contrairement à tous les écrivains cités ci-dessus.

 

Extraits des entretiens réalisés d’abord en 2000 avec Alain  Fabbiani puis en 2010 par Hubert Lucot.

 

Pour écrire, il faut avant tout en avoir LE DÉSIR. Et tout spécialement avoir le désir de la langue et de sa syntaxe. Il faut pouvoir saisir le vif de ses composantes dynamiques. Et ce désir, nécessairement, passe par la non-satisfaction face au récit contemporain. La narration nouvelle vient après cette  déception et s'appuie sur elle.

 

Les Plages est donc un apprentissage de la mort. Tirer un trait pour pouvoir recommencer autre chose. Avec qui, comment, pour quoi ? Découvrir que le monde que l'on croyait être le monde n'était rien. Dans ce monde d'où je viens, les hommes faisaient tout avec énergie, ils travaillaient avec énergie, mais ils buvaient aussi avec énergie, et c'est ce qu'ils m'ont légué. Pour écrire ce livre, il m'a fallu beaucoup d'énergie, donc brûler beaucoup, consumer beaucoup.

 

Chaque livre marque l'effondrement d'une position. D'un livre à l'autre, une position du narrateur s'effondre. Chaque livre introduit une nouvelle posture, une nouvelle position, et je n'écrivais que lorsque je me sentais totalement menacé, pour pouvoir avancer quelque chose de neuf. Je pouvais me mettre à écrire à partir de cette position menacée, voire obsolète, du narrateur.

 

Mon projet a toujours été de retrouver, à partir d'une documentation très précise et d'une expérience personnelle, plus que l'esprit du temps: ce que ce temps n'avait pas donné. Il fallait le lui soustraire pour donner une idée de ce qui s'était passé. Ecrire aussi ce qui ne s'est pas passé mais qui m'a fait changer. Cette recherche continuelle de formes nouvelles, a représenté une grande partie de mon travail. Comment arriver à trouver une forme qui puisse faire tenir ensemble des éléments hétérogènes. Il arrive un moment où tu trouves une pâte. A ce moment-là, quand ça marche, tu peux intégrer beaucoup de choses, à toute vitesse. Tu peux organiser des collisions qui donnent à cette forme son relief, une force d'évocation, de suggestion, qu'un travail linéaire, même accumulatif, ne donnerait pas. Un des rares à avoir réussi une accumulation est Perec dans  Je me souviens.

 

 

Un seul lecteur  m'intéressait : moi. Je travaillais jusqu'au moment où je pouvais être lecteur. Quand tu as mémorisé toutes les phrases et surtout les rythmes, tu es alors ton propre lecteur et tu peux décider ce qui va ou non. Tu peux lire une page et l'entendre sonner dans ta tête comme n'appartenant plus au monde dont tu l'as sortie, plus au rêve que tu as noté, plus aux notes que tu as prises, mais qui est devenu un tout lisible. Et à ce moment-là, si elle est lisible pour toi devenu lecteur, elle est lisible pour les autres, quels qu'ils soient.

 

 

C'est un livre étrange. J'avais fini le cycle des appartenances, je suis resté quatre ou cinq ans sans beaucoup écrire. Je me suis tourné vers Sterne et j'ai commencé le livre qui ne commence jamais parce que tout est déjà terminé.

(à propos du Livre des humeurs, Imprimerie nationale, 1990)

 

 

Tout ce que je peux dire ... c'est que depuis trente ans je n'ai jamais cessé de vouloir renouveler le roman en luttant par tous les moyens contre ses caricatures romanesques. Apparemment, ce que j'ai proposé n'a pas été accepté ou est resté sans échos. Mais est-ce un échec pour autant ? Je ne le crois pas, dans la mesure où j'ai vraiment eu l'impression, parfois, de découvrir et d'ouvrir des territoires nouveaux. Peut-être un jour cette « étrangeté » deviendra-t-elle une référence classique ? Du moins, cela m'aura permis de rester en vie et de mourir pas tout à fait idiot.

 

 

Maintenant je vois cela de très loin, j'ai des doutes sur la pertinence de l'ensemble, notamment en ce qui concerne l'aspect «  critique militante », avec un avantage toutefois : celui de me démarquer, voire de me soustraire à la tradition universitaire que j'ai toujours refusée. Comme l'a dit et écrit Hubert Lucot, j'ai toujours écrit « naturellement », autrement dit sans plan ni préméditation.

 

 

 

Motus (Compact, 1999) se termine sur l'énoncé terrible : je mourrai seul. Serait-ce là le noir définitif, ce noir que tu te proposais encore dans Relances à pagaille de dénouer ?

 

Non, le «noir» définitif c'est tout à fait autre chose, qui appartient à la vie et non à la mort. Ce passé imprévisible dont je fais état dans ce livre n'est qu'un élément du futur. Moins long et plus prévisible peut-être, hanté par cette idée que ma vie, ma vie consciente, ne fut pas ce qu'elle aurait dû être. Accepter la mort c'est simplement cesser d'attacher de l'importance à ce que l'on a été, ou comme le disait Kafka : «renoncer à jouir de soi-même», autrement dit, renoncer à écrire. Motus pose effectivement cette question. C'est une possibilité, en effet, et une vraie question en ce temps de mépris. Mais je suis encore loin de la position d'Ivan Ilitch (Tolstoï, La Mort d'Ivan Ilitch), de cette paix intérieure qui l' habite à la fin du livre : «  Finie la mort, se dit-il. Elle n'est plus. » Il aspira l'air profondément, n'acheva pas cette aspiration, se raidit en mourant.

 

Comme je n'écris plus (ou si peu...), il me semble que ledit parcours est arrivé à son terme. Ce n'est pas exactement ce que j'attendais. C'est beaucoup plus brutal. Ce n'est pas la mort d'Ivan Ilitch mais cela y ressemble dans la mesure où la fin de l'écriture marque pour moi la fin de la vie. Je ne pensais pas pouvoir tenir sans projets ni écriture mais pourtant cela se passe ainsi, avec beaucoup de regrets mais sans une véritable souffrance, et même, si je puis dire, avec une certaine joie de ne rien faire. De ne plus RIEN FAIRE. La « joie de se nuire » a tout emporté. Pour le reste, il faut revenir aux textes, en espérant qu'ils soient un jour réédités, même si je ne suis plus là pour le voir.

 

 

 

Bibliographie

 

Romans :

• Les Plages, Seuil, 1967.

• Le Carnaval, Seuil, 1970.

• Mélancolia, Laffont, 1973.

• Frottages, Flammarion, 1979.

• Partage et Lisières, Flammarion, 1981.

• L’Enfant au paysage dévasté, Flammarion, 1985.

• Le Livre des humeurs, Imprimerie Nationale, 1990.

• Relances à pagaille, Le Rocher, 1997.

• Motus, Compact, 1999.

• Portrait de l’écrivain en IUFM, 2004, La Dispute, 2004.

 

Essais :

• Gaston Planet, Colorature, 1982.

• La Peinture et les signes, A. Candau, 1988.

• La Littérature pour mémoire, Presses universitaires du Septentrion, Lille, 2000.