A propos du texte de Samuel Lequette par Nathalie Quintane

Les Incitations

25 sept.
2009

A propos du texte de Samuel Lequette par Nathalie Quintane

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Je ne pense pas que ce qui se dit, ou qu'on laisse dire, lorsqu'on cherche à qualifier une pratique, passée ou présente, n'affecte en rien la pratique elle-même, présente ou à venir. Ce qui se dit à l'université, en lettres, ce qui s'en autorise, de près ou de loin, nous oblige - nous, écrivains, poètes. On ne peut pas toujours passer ces dires par pertes et profits, en considérant que, ma foi, la période est mauvaise et qu'il n'y a qu'à continuer en attendant des temps meilleurs qui finiront bien par arriver - même en France.

Le compagnonnage, en et hors Sorbonne, accoutume depuis longtemps les enseignants de lettres à un retour aux genres classiquement répertoriés - l'étude des discours (explicatif, narratif, argumentatif...) n'est plus aux programmes; les inspecteurs conseillent une approche "culturelle" (et "humaine") des œuvres littéraires, etc. Les livres choisis s'adaptent en général sans trop de problème à une herméneutique traditionnelle (Les Fleurs du Mal plutôt que Les Petits Poèmes en Prose, on connaît ça); ils s'adaptent, ou on les adapte.

On pense, doxa contestée, que les textes contemporains perdent à être saisis d'après des catégories génériques « classiques » (Samuel Lequette). Pour ma part, je crois qu'ils ne sont pas les seuls - à y perdre. Je ne vois pas très bien, par exemple, ce que gagne la Relation d'un Voyage de Paris en Limousin de La Fontaine (soit six lettres adressées à sa femme, en prose et en vers, mêlant registres satirique et descriptif) à être interprétée d'après des catégories "classiques". Je ne vois pas bien non plus ce que gagnerait Rien, suivi de Quelque chose, de Xavier Forneret, formidable boîte à outils des Chants de Maldoror, (tout y est, mais c'est Lautréamont qui montera le meuble) à être lu comme - comme quoi? Une anticipation générique, à la rigueur; mais de quel genre? Et Une Saison en Enfer, qu'est-ce que c'est? Bientôt cent cinquante ans de querelle ne troublent visiblement pas l'impétrant de 2009.

Peu importe, on est dans une période où le passage en force est de règle, et signalé comme tel, d'ailleurs - au diable l'hésitation -: L'art poétique et le manifeste doivent donc être considérés comme des genres littéraires, afin de permettre une étude des relations paradoxales ou polémiques qu'ils entretiennent avec les discours critiques, et d'apprécier leur portée esthétique. Bien. L'art poétique est donc un genre à soit tout seul; pourquoi pas? On n'est plus à un genre près. Mais que son surgissement hors du chaos informe de l'a-générisme soit nécessaire pour permettre une étude des relations paradoxales ou polémiques qu'ils entretiennent avec les discours critiques, c'est pousser un peu loin biquette. Il ne semble pas que les universitaires aient attendu cette permission pour s'occuper de l'affaire en ces termes - et ils n'ont pas eu besoin d'une nouvelle ancienne étiquette pour traiter comme tels ces documents, poétiques.

Je ne passerai pas l'éponge, cette fois-ci, sur l'attaque visant Espitallier: la posture d'humilité est une convention, en littérature, un topos, une tradition (cf. les préfaces, parodiques ou non, des Romantiques, grands et petits); il en joue dans la phrase citée - on devrait pouvoir repérer ce type de jeu, en particulier quand on prétend connaître l'histoire de la littérature.

Les citations de ce texte le surlignent: c'est la "post-modernité" qui est ici officiellement visée - Deleuze ("ritournelles", "rhizomatiques"), Derrida, côté "post-structuralistes"; Hanna, Joseph, Quintyn, etc, côté "post-poètes". Mais dans cette remise en selle, à nouveaux frais, d'une analyse "structurale", ce sont plutôt les invariants qui sont privilégiés - en l'occurrence, la tradition, et pas seulement celle des genres littéraires: pour certains ils ont déjà fait tradition, lit-on, avant une liste de livres et de maîtres (à laquelle est curieusement annexé Gleize, l'inventeur et l'un des principaux représentants de la post-poésie...). Cela me rappelle une émission récente sur France-Culture (juillet 2009), où Deguy humiliait en direct une consœur qui répugnait encore à utiliser un terme ("maître") qu'on devrait, pour le moins, pouvoir problématiser - même devant Michel Deguy.

En vérité, à bien lire ce texte, c'est moins la post-modernité qui est visée que la modernité elle-même; pas seulement celle de Duchamp (le "ready made"), cible devenue ordinaire, mais celle de Baudelaire (La modernité c'est le transitoire, le fugitif, le contingent) - et celle des avant-gardes, historiques ou non. C'est une excitation anti-moderne qu'on lit - euphémisme pour: réactionnaire.