Ce qu'on dit au poète en propos de fleurs. par Fabrice Bothereau

Les Incitations

21 nov.
2006

Ce qu'on dit au poète en propos de fleurs. par Fabrice Bothereau

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Le texte de J.C Pinson dévolu à l'éloge de P. Beck pose au moins un ou deux problèmes. Ces problèmes ne concernent pas la qualité de l'œuvre (déjà) de Beck. Beck est un poète, personne n'en disconvient. S'il est un poète, pourquoi vouloir l'éloigner de ceux qui font office de poésie (sonore, actée, performée... ), et le rapprocher de ce que n'est pas le poète ; un philosophe ? Les poètes sont fort peu lus. Même les plus connus ont des chiffres de vente totalement dérisoires (qu'importe). Aussi ne risque-t-on pas, à dire qu'un poète est philosophe, d'éloigner le lecteur ? Si le poète est philosophe, de quelle philosophie est-il le philosophe ? Autrement dit, où est la philosophie de Beck ? Cette question est absurde ; puisqu'il n'y a pas, à ce jour, de philosophie de Beck. Tandis que nous avons la poésie de Beck. N'est-ce pas suffisant ? Pourquoi vouloir toujours ramener le poète à un philosophe ? Ce qu'il n'est pas, et qu'il ne peut pas être. Et pourquoi donc ? Parce que, tout bêtement, ce n'est pas la même chose. Comme dirait Badiou, ce sont deux « procédures de vérité » distinctes. Il n'est pas possible de rabattre l'une sur l'autre.
On nous fait croire, spécialement en France, et depuis des décennies, que c'est possible, puisque le poète peut être interprété par le philosophe, quand le philosophe se met lui aussi à poétiser. L'exemple le plus illustre, celui qui fait trembler des générations d'étudiants et de thuriféraires, est évidemment Heidegger. Mais il serait temps d'arrêter le massacre ; tant de la philosophie, que de la poésie. On continue de rendre un très mauvais service à la philosophie et à la poésie tant que l'on mélange allègrement les disciplines, et, dirions-nous, les ascèses. L'ascèse du poète n'est pas du tout la même que celle du philosophe. La construction non plus. Il n'y a pas de concept chez un poète ; tandis qu'il y en a chez le philosophe. Il y a tant de différences qu'il est même inconcevable de vouloir les mêler, au point de les confondre. Ce mauvais service est un service funèbre. Nietzsche lui-même, lui le philosophe si métaphorique, avait bien distingué deux sortes de discours, le discours métaphorique, et le discours rationnel. N'est-ce pas clair ? Il n'y a pas de métaphore chez un philosophe. La métaphore, c'est le concept du poète. Ce n'est pas la même chose. On sent bien chez Pinson cette homogénéité du poétique et du philosophique ; ils se compénètrent. Cette compénétration étant - avec la musique - le but suprême que doit se fixer la poésie. Mais pas du tout.
Que l'on lise autre chose que Heidegger dans ce pays, et que l'on redécouvre enfin ce qu'est la philosophie. On arrêtera de mélanger deux disciplines très vitales, mais distinctes. Bien sûr, il n'y a pas que Heidegger, il y a aussi Derrida, mais aussi Deleuze ; des auteurs qui ont allègrement claironné pendant des années ce qu'il en était de la littérature, de l'écriture, de la poésie. Avec toujours cet air mystagogue de celui qui sait, parce qu'il a beaucoup pensé. La pensée ! L'affaire du poète. Il faut que le poète pense. Là encore, lignage heideggerien. La pensée, employé dans le registre heideggerien, est un mot-ascenseur, comme dirait Ian Hacking. Un mot qui, sitôt énoncé, n'attend plus que l'encens et le recueillement solennel. Qui pense ? Qu'appelle-t-on penser ? Cette stupide question rendue si vénérable par cet idiot de souabe qui se prenait pour un oracle.
Le poète pense. Qu'on se le dise. Philippe Beck pense ! Qu'on se le tienne pour dit. Et ne venez pas vous y frotter ! Tout cela est assez grotesque. Evidemment que Beck pense. Si nous le lisons, c'est parce que ça pense. Mais comment ça pense, ici, n'est pas l'affaire d'une philosophie ; mais d'une poésie. Comment décrire la pensée de la poésie ? Affaire d'écriture. Il faut se débrouiller avec ça ; avec la pensée asymbolique que le poète nous donne à penser avec des symboles. Pensée asymbolique, parce que non-objectivable. On ne peut pas objectiver la poésie ; c'est ce qui fait sa force, sa résistance, et sa particularité spécifique (la poésie en tant qu'espèce technique de l'appareil moteur humain). L'inobjectivable, c'est la métaphore. A l'inverse, le discours du philosophe est objectivable ; il sert justement à ça.
Arrêtez de dire que le poète est philosophe. Le dire, c'est une monstruosité. De la même manière qu'un philosophe poète serait une monstruosité. Nous en connaissons au moins un (qui plus est mauvais philosophe et mauvais poète) ; et c'est bien assez.
Enfin, on nous permettra de nous étonner de l'exclusion, par Pinson, de la poésie sonore, performative, etc. Apparemment, là n'est pas la vraie poésie. Mais alors Jaufré Rudel, Guillaume d'Aquitaine, Guillaume de Machaut ? Ce ne sont pas des poètes ? Ils chantaient leurs poèmes. Le canso était plus important que l'écrit. Mais alors Homère ? Pas un poète ? Mais alors Tristan Tzara, qui déclamait au Cavalier Bleu ? Il est dommage qu'un poète écarte d'entrée de jeu ce qui fait pourtant partie intégrante de la poésie ; son chant, sa diction, son élocution, sa sonorité. Comme s'il fallait encore ramener ça du côté du théologique ; l'Ecriture. Le poème s'écrit, c'est là qu'il est le plus poème. N'est-ce pas que cette vision de la poésie est quelque peu étriquée ? Mallarmé donnait-il à lire ses poèmes à ses fameux Mardis ? Non. Il les disait. Mallarmé avait une idée très négative de l'écriture, de l'écriture en tant que matérielle - de l'encre sur du papier -, c'est pourquoi il est si articulé et sonore - le Coup de dé étant une tentative justement inouïe pour tenter de remédier à l'inesthétique journalismede la mise en page. Mallarmé, pas un poète ?
Le commentaire de sitaudis.fr Egalement à propos de Beck, une réponse au texte de Jean-Claude Pinson publié dans Le Monde des Livres du 3 novembre 2006 et sur ce site.