Timeline : appel à la vigilance par Julien Bielka

Les Incitations

27 janv.
2012

Timeline : appel à la vigilance par Julien Bielka

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Le réseau social Facebook provoque, et c'est justifié, de fréquentes levées de boucliers contre ses conditions d'utilisation, pas toujours des plus respectueuses de la vie privée. Que penser, en revanche, de l'absence totale de réactions autres que pratiques à une bien contestable nouveauté, certes encore facultative mais qui ne va pas tarder, nous en faisons le pari, à se généraliser ? Nous voulons bien sûr parler de la redoutable Timeline, terme pudiquement traduit en français par "Journal", pirouette qui ne trompe personne. La Timeline est un modèle de profil listant chronologiquement les éléments de notre vie. Les amis de leurs propres fossoyeurs ont bien sûr vanté méthodiquement les mérites de cette mise en forme, axant leur argumentaire sur la clarté de la présentation, la possibilité de personnaliser davantage sa page, la facilité d'accès aux archives et quelques nouvelles fonctionnalités singeant plus ou moins habilement les "cercles" (de l'enfer ?) du concurrent Google +. Tous ces naïfs thuriféraires auraient dû méditer un peu plus attentivement l'avertissement de Georges Bataille : "La méconnaissance est accrue si le principe d'utilité l'emporte sur les autres" (La limite de l'utile). La méconnaissance ? Oui, et pas la moindre : celle du Temps, affreusement caricaturé par cette inique Timeline, qui accable, désespère, insulte toute complexité. La vigilance est de rigueur, car il s'agit en effet d'une façon insidieuse de naturaliser une certaine conception du temps, en l'occurrence : Chronos , le temps linéaire, un début, une fin, pas de digressions, aucun détour, bim, on meurt et finie la Timeline. Elle tend à forclore d'autres conceptions : le "Grand Temps" de la cosmologie indienne, le temps cyclique, en spirale, aléatoire, compossible, tridimensionnel ou encore souverainement nié ("I confess I do not believe in time", lit-on chez Nabokov). Cette richesse devient invisible, effacée sans scrupules au profit (c'est le cas de le dire) d'un temps linéaire : christianisme et mythe du progrès mêlés. Pourquoi pas, bien sûr, mais il serait bon de ne pas imposer cette ligne du temps *, de signaler l'existence d'alternatives, d'en proposer. Doit-on préciser que l'enjeu, existentiel et politique, dépasse largement le cadre de ce réseau social ?

Il serait de toute nécessité, de toute urgence de remédier à ce que peut avoir de limitant et d'affligeant le concept temps, au moins tel que se l'est formé l'Occident et, corrélativement, d'obvier, par une vue plus convaincante de sa nécessité, à ce que l'homme dit civilisé continue à se faire de la mort un épouvantail, alors que sur ce point le sauvage peut lui être un modèle de dignité.
(André Breton, Arcane 17)
C'est pourquoi les moins dupes des utilisateurs devraient exiger de Facebook une pluralité de modélisations du Temps, afin de ne pas être prisonnier d'un seul modèle exagérément mutilant. Place à d'autres conceptions du Temps, à des Timelines non lines, d'ubuesques Timegidouilles par exemple, que l'utilisateur pourrait choisir lors de son inscription. Ainsi l'attention de Facebook aux religions, aux opinions politiques, aux préférences esthétiques (que l'on est invités à indiquer dans son profil) ne sera pas seulement cosmétique. Nous appelons donc graphistes, informaticiens et autres web-artistes, soucieux de métaphysique et révoltés par ce primat abusif de la chronologie à vue basse, à créer des alternatives disloquantes à la Timeline, puis à les envoyer à ce foutriquet 2.0 qu'est Mark Zuckerberg.



* Laissant par ailleurs à désirer, même pour un partisan du temps linéaire, car les intervalles entre deux périodes sont d'égale longueur, réguliers : quid des changements de vitesse du temps intime, si aptes à désensibiliser au sentiment de la continuité uniforme ? Pauvreté simplificatrice de cette représentation objective, escamotant les "pluralités de temps" constitutives de chaque être dont parle Proust et se révélant, en définitive, antipoétique : "Poésie est le nom de la chance donnée à un lecteur [...] de poser son temps en travers du temps et de prendre momentanément, dans l’épaisseur ralentie du déchiffrement, l’initiative sur le temps." (Christian Prigent, Wozu Noch Dichter ?)