André Breton 1713-1966 de Georges Sebbag par Jacques Barbaut

Les Parutions

04 janv.
2017

André Breton 1713-1966 de Georges Sebbag par Jacques Barbaut

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À mille lieues évidemment d’une biographie qui commencerait par — on connaît la chanson — « il est né le xx xx xx, à yyy » et se terminerait de même farine, André Breton 1713-1966. Des siècles boules de neige s’ouvre avec le chapitre « Une année nantaise » (« avec Paris, la seule ville de France où j’ai l’impression que peut m’arriver quelque chose qui en vaut la peine ») où, de mi-1915 à mi-1916, sans doute, l’essentiel se noua — « Jacques Vaché est surréaliste en moi », Manifeste du surréalisme — grâce à la rencontre décisive entre un infirmier militaire, interne en médecine, et un blessé de la guerre en convalescence retour du front, soit encore la poursuite d’une féconde intuition que déploya naguère admirablement ce triptyque de Georges Sebbag (richement illustré, imparablement argumenté, indispensable pour tout bretonnant, bretonniste, bretonphile, bretonnien, bretonlâtre, que sais-je ?) : L’Imprononçable Jour de ma naissance, 17ndré 13reton et L’Imprononçable Jour de sa mort, Jacques Vaché, entre lesquels s’insèrent Soixante-Dix-Neuf Lettres de guerre de Jacques Vaché (Jean-Michel Place, 1988-1989).

 

Cette toute neuve proposition de Sebbag — où Théodore Fraenkel, « qui nous fait signe de son ballon captif », Louis Aragon et Jacques Vaché le trappeur pointent dès l’abord le bout de leur nez, où « Alf. Jarry tient le cabaret Au rendez-vous de la Marine et (un) Rimbault l’Hôtel de la Sirène », où s’immiscent dans un trou de souris Miss Cyprian Giles, ou « Gaby Belles Mirettes », sœur cadette de Sylvia Beach, ainsi que « Mad Souri », anagramme de Musidora, rate d’hôtel masquée en justaucorps noir, dite aussi Irma Vep, égérie du gang des Vampires, âme de la bande, « jouant mystérieusement de ses yeux, de ses jambes et de ses travestissements » — fait éclater à l’intérieur étroit de l’espace-livre une myriade de fusées éclairantes, d’autant plus éclairantes qu’elles sont éclatantes, d’autant plus éclatantes qu’elles sont éphémères.

 

Adoptant un ordre alphabétique quelque peu favorisé (comme l’on parle d’un « rhum arrangé » : ou d’« André Breton » à « yeux zinzolins »), tout emprunts de l’esprit collagiste, moteur du surréalisme, lequel tenta « l’impossible jonction de la poésie et de la révolution », Des siècles boules de neige, qui prennent en toute conscience le risque de fondre au final au creux des mains, de filer en bout de parcours telle une eau de source entre les doigts — inéluctable retombée de la gerbe du jet d’eau du jardin des Tuileries —, conçus par un philosophe paradoxal adepte déclaré du temps sans fil (TSF), à la recherche des durées magnétisées par les coïncidences, anticipations ou répétitions, en passent nécessairement par quelques-uns des hauts faits de la Geste surréaliste (de ses « alentours », de sa « constellation », voire de sa « galaxie ») :

le bal masqué du 28 janvier 1393 donné en l’honneur du remariage de l’une des dames de compagnie de la reine Isabeau de Bavière, femme du roi Charles VI, lors duquel le duc d’Orléans, frère du roi, allume à la torche les déguisements de quatre nobles, costumés et enchaînés, qui périssent brûlés vifs, réjouissance qui deviendra pour la mémoire collective « le bal des Ardents » ou « bal des Sauvages », drame à partir duquel Charles sombre de plus belle dans la folie ;

la consécration de Jean-Pierre Brisset, élu « Prince des Penseurs », le dimanche 13 avril 1913, reçu en grande pompe sous la statue de Rodin, place du Panthéon, haranguant avec force « équations de mots » la clique unanimiste emmenée par Jules Romains ;

la nuit tragique du 5 au 6 janvier 1919, chambre 34 de l’Hôtel de France à Nantes, où Jacques Vaché, alias Jacques Tristan Hylar, alias Harry James, après ingestion de boulettes d’opium, quitte provisoirement sa vie terrestre, après s’être couché, nu, auprès du camarade Bonnet ;

l’énucléation et la mort sacrificielle du torero Granero, aux arènes de Madrid, en mai 1922, où la corne du taureau vint jusqu’à transpercer les pages de L’Histoire de l’œil, de Georges Bataille ;

la représentation de L’Etoile au front, de Raymond Roussel, sur la scène du Vaudeville en mai 1924 (« Nous sommes la claque et vous êtes la joue », Desnos), qui déroule la tresse d’une unique phrase ;

ou, mars 1953, dans un café de la place Blanche, tandis que les surréalistes discutent de l’analogie, André Breton déclare, s’apprêtant à frotter une allumette, que la crinière du lion est dans la flamme de l’allumette et réciproquement.

 

Hanté par les fantômes errants du passé — au premier rang desquels s’impose Lautréamont ou « Ducasse, philosophe incompréhensibiliste », les Grands Transparents du présent, ces êtres naturels circulant autour de nous mais invisibles, et les célibataires provisoires du futur (anticipés par Matta et Duchamp, entre 100 000), les hasards objectifs, les associations automatiques, la théorie des femmes aimées, amies, amantes et aimantes, Simone, Lise, Nadja, Suzanne, Jacqueline, Elisa (Arcane 17, la seule Etoile)…, les durées hasardées, les heures amies et les images télégraphiques, s’épanouit un livre sans filet, fort teinté d’hypnotisme et de transmentalisme, qui déballe au vu et au su sa magie blanche en close-up :

 

« Sans fil, voici une locution qui a pris place trop récemment dans notre vocabulaire, une locution dont la fortune a été trop rapide pour qu’il n’y passe pas beaucoup du rêve de notre époque, pour qu’elle ne me livre pas une des très rares déterminations spécifiquement nouvelles de notre esprit. Ce sont de faibles repères de cet ordre qui me donnent parfois l’illusion de tenter la grande aventure, de ressembler quelque peu à un chercheur d’or : je cherche l'or du temps. »

Introduction au discours sur le peu de réalité

A. B.