C'est pourtant pas la guerre de Maryline Desbiolles

Les Parutions

21 nov.
2006

C'est pourtant pas la guerre de Maryline Desbiolles

Maryline Desbiolles habite tout près ET très loin de l'Ariane, une zone de non-droit comme disent les journalistes, la police ne peut y intervenir qu'en cagoules avec le Raid et les travailleurs sociaux y sont fraîchement accueillis, non-droit cela veut aussi dire qu'on n'a pas le droit d'y entrer, espace impénétrable, interdit : non seulement elle réussit à se frayer un passage dans cette zone comme écrivain mais elle y entre pour dérober aux habitants le seul bien qu'ils aient en propre, leurs histoires. Si bien que ce qu'elle dit de l'avancée dans l'espace peut se lire et se dire aussi bien de ce que constitue le livre lui-même sur le plan de l'esthétique comme de l'éthique :

Pas de road movie, pas de récit de voyage, pas de train à prendre, encore moins d'avion. Je n'avance pas d'un pouce. La question est-elle d'avancer, et d'annuler ainsi continuement la vision, une image remplaçant l'autre jusqu'à épuisement, ou d'élargir son champ de vision depuis un point fixe ? De garder depuis ce point fixe la légèreté et l'allant qu'on aurait eus en avançant ?

Depuis le point fixe défini par Truman Capote avec Cold blood comme nonfiction novel, il y a eu bien peu de livres, peut-être celui d'Emmanuel Carrère allant, dans L'adversaire, à la rencontre de Roman (Jean-Claude) ; et bien sûr l'usure, les inévitables dérives exhibitionnistes et narcissiques qui culminent en France avec la très people Christine Angot. Mais Maryline Desbiolles n'est pas naïve, elle ne croit pas aux avancées, elle configure un espace et un temps pour de réelles rencontres, elle montre ses instruments : des affichettes avec l'aide d'une association gérant une épicerie solidaire dans le kartier et un carnet noir pour recueillir les paroles des habitants désireux de lui confier leurs voix. Dispositif accepté plus facilement qu'une caméra mais supériorité du stylo-carnet sur celle-ci, outre sa légéreté, il est donné comme tel, sans rien dissimuler de ses fins, de ses moyens, de sa présence et même de ses trucs et travers :

Il m'est de plus en plus difficile d'inventer des noms. Mais c'était la condition n'est-ce pas? Je serais volontiers traître. L'écriture n'a-t-elle pas à voir avec la trahison, le louvoiement? Manœuvrer. Prendre à revers. Toute écriture frontale est un leurre.

Ce pourrait être un manifeste, il est aussi léger et ténu que le fil dévidé par l'Ariane du mythe que l'écrivain reprend et croise avec celui des origines de toutes les histoires qui ont toujours déjà commencé dans l'actualité, à condition que celle-ci soit vidée de la peur qui en fait un spectacle brûlant et une marchandise : voilà les savoirs et la technique du recueillement de Desbiolles, c'est-à-dire son éthique.
Comme les immeubles qu'on va détruire sont au cœur du livre , celle qui écrit remarque le chevauchement, à une lettre près de l'explosion et de l'expulsion :

Je n'emprunte pas ces mots, je vais vers la connaissance que j'ai d'eux.

Au cœur sans peur du danger et de l'ange de la langue, elle écoute et s'expose. Ce qui est le contraire de s'exhiber. Elle s'expose si bien que la Rencontre a lieu, (le contraire du Rendez-vous, pardon d'insister), grand angle tout près et très loin des écrans qui l'empêchent, cette rencontre.
Ce livre ne constitue donc nullement une avancée : de son point immobile, aimant et savant, très aimant parce que savant et réciproquement, il fixe la vérité des délaissés, le long poème sans fin d'Ariane et de Cosette.
Le commentaire de sitaudis.fr Ed Seuil (en librairie le 2 janvier2007)
Coll. Fiction & Cie
124 p.
13 €