La littérature embarquée, Justine Huppe par Joseph Mouton

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25 mars
2024

La littérature embarquée, Justine Huppe par Joseph Mouton

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La littérature embarquée, Justine Huppe

 

De quel embarquement parle le livre de Justine Huppe (elle préfère curieusement le substantif « embarcation ») ? Il se réfère avant tout à ce passage du Pari de Pascal qui dit : « Le juste est de ne point parier. Oui, mais il faut parier. Cela n’est pas volontaire, vous êtes embarqué. Lequel prendrez-vous donc ? (= dans quel sens parierez-vous ?) » On le sait, la métaphore d’être embarqué signifie pour Pascal la situation d’un sujet vivant qui, parce qu’il a commencé de vivre, est contraint de se diriger spirituellement dans telle ou telle direction, parce que vivre, sur un certain plan, c’est nécessairement se déterminer (et éventuellement faire pari de cette détermination). Généralisons : il existe certaines situations qui forcent les sujets qu’elles conditionnent à se situer en elles ainsi ou autrement, il existe des situations qui empêchent les sujets de rester neutres comme de s’enfuir.

 

Mais il y a un relais important sans lequel le principe d’embarquement pascalien pourrait difficilement s’appliquer à la littérature contemporaine (car c’est de littérature contemporaine que Justine Huppe veut nous entretenir), c’est le livre que Pierre Bourdieu publia en 1997 sous le titre de Méditations pascaliennes et dans lequel il situe son travail sociologique entre deux écueils théoriques : d’un côté l’illusion scolastique dans laquelle se trouvent tendanciellement plongés tous les savants et qui leur fait croire que les outils particuliers à leur discipline (leur habitus intellectuel) sont véritablement les rouages du monde social (ils pensent ainsi rester neutres quant à la réalité) ; et de l’autre, l’illusion mécaniste dans laquelle opèrent tendanciellement les homines œconomici, qui postulent que les agents sociaux ne sont que des automates régis par les lois du système, quel qu’il soit (ainsi, les sujets peuvent s’enfuir hors de leur condition subjective).

 

L’attaque de Pierre Bourdieu porte principalement sur l’illusion scolastique, car c’est elle qui menace les sciences et singulièrement les sciences humaines, dont la sociologie, — mais les artistes ne sont pas indemnes eux-mêmes de cette illusion : eux aussi peuvent oublier qu’ils font partie du monde social pour feindre de le considérer de l’extérieur ou sans filtre. À ce compte, que serait-ce qu’une littérature embarquée ? Ce serait une littérature qui combattrait l’illusion scolastique dont toute littérature s’enveloppe tendanciellement et commencerait donc par réinscrire dans la production littéraire la position sociale que l’artiste (l’écrivain) occupe dans le monde et qui conditionne en général son énonciation. Au lieu de s’effacer élégamment derrière son texte, comme la tradition lui demande souvent de le faire, le producteur du texte reviendrait au contraire y rendre manifestes les conditions de sa production (matérielles, économiques, idéologiques, sociales, « subjectives » au carrefour des quatre termes cités immédiatement ci-avant).

 

Statutairement, le livre de Justine Huppe se donne comme un ouvrage d’histoire littéraire qui porte sur la période 1990-2023 en France et voudrait cerner sous le nom de littérature embarquée une tendance caractéristique de cette période. À certains moments, on pourrait croire que la littérature embarquée est un genre (ça, ça en est ; ça, ça n’en est pas) mais à d’autres moments, on comprend au contraire que le terme désigne plutôt une situation objective de la littérature que les agents du champ contemporain peuvent intérioriser (ou dénier au contraire, préservant ainsi l’illusion). L’idée de « tendance » semble trop floue. Le terme de « problématique » rendrait sans doute mieux justice à la notion revendiquée par Justine Huppe, si l’on y entend une constellation de questions, de pratiques, de stratégies par laquelle la littérature à teneur politique s’est trouvée récemment orientée en France.

 

Quelques points de la constellation de l’embarquement : le réel, le collectif, l’efficace, le scepticisme quant au réel, quant au collectif, quant à l’efficace. Contre l’illusion scolastique, source de fiction, les écrivains en appellent évidemment au réel : la littérature post-avant-gardiste de ces dernières années a ainsi inventé un nouveau réalisme qui a recours au montage, au document, à la transcription comme à des sortes de making of témoignant des conditions réelles du montage, de la documentation ou de la transcription. Idem, au lieu de maintenir l’illusion d’un écrivain démiurge solitaire, l’embarqué cherche à travailler avec d’autres voix, en dialogue, en commande, en situation ; de sorte que l’auteur se collectivise, au moins sur quelques segments des processus de production et de diffusion. Idem, de son attention au réel comme de sa pratique plus ou moins collectivisée, l’embarqué attend des effets politiques réels : que les gens prennent conscience, s’indignent, protestent, en un mot : se politisent. Mais avec la dissipation de l’illusion scolastique, vacille aussi la confiance que l’on pouvait mettre dans l’efficace politique de la littérature en général : le plus sûr moyen de reconnaître la littérature embarquée est donc moins à chercher dans son goût du réel, du collectif ou du politique que dans la méfiance qu’elle a envers elle-même ; l’embarqué sait que sa barque a perdu beaucoup de puissance parmi la flottille du monde, que la modestie doit être sa nouvelle boussole et qu’il ne peut compter en somme que sur les moyens du bord (pas de savoir extérieur, pas de garantie théorique).

 

Tel est le contenu (résumé au mieux par mes soins) du chapitre un. Chapitre deux : les stratégies de la littérature embarquée, selon deux auteurs qui les illustrent parfaitement, Nathalie Quintane et Hugues Jallon. Comment écrire malgré tout, alors que l’ennemi lui-même a changé de visage ? Dans La Totalité comme complot, Fredric Jameson montrait déjà que le capitalisme tardif échappe à toute figuration esthétique à cause de son abstraction, de sa complexité et de son identification au tout. À figurer (façon roman réaliste) les avancées du néo-libéralisme dans la société, on risque surtout d’en avérer le triomphe, car ici la narration unie vaut constat, et le constat vaut quitus (même désenchanté). Il s’agirait donc plutôt de contre-figurer ou de défigurer les figurations à l’œuvre dans la sphère néo-libérale en partant par exemple de la situation de demi-exilé de l’écrivain lui-même (rangé dans la petite-bourgeoise, par exemple, mais aussi retiré en littérature). Dans Tomates (de N. Q.), la séquence Tarnac met aux prises L’Insurrection qui vient (= la littérature qui a retrouvé du pouvoir) avec toutes les forces de police spirituelles et matérielles de l’État, la séquence Princesse de Clèves interroge la haine du premier personnage de l’État à l’encontre de la littérature même morte, tandis que le personnage de l’autrice, qui est une écrivaine dans la réalité, médite sur la plantation des tomates…

 

Chapitre trois : si l’on suit Walter Benjamin dans sa conférence sur L’Auteur comme Producteur, on comprend qu’un auteur-producteur doit s’intéresser avant tout aux rapports de production dans lesquels la littérature est insérée et qu’elle effectue elle-même comme travail et relation économique. En ce sens, « politiser l’esthétique » (pour reprendre la formule célèbre de cet auteur) reviendrait surtout à rapporter le fonctionnement de l’activité esthétique aux lois de la production marchande, afin de mieux les subvertir. Deux écrivains sont notamment cités dans ce chapitre : Christophe Hannah et Jean-Charles Masséra. Argent (de Ch. H.) décontextualise/recontextualise les procédés de l’enquête sociologique en demandant à beaucoup d’acteurs du champ littéraire/poétique combien ils gagnent (et quelles sont plus largement leurs conditions économiques), pour finalement composer des poèmes en prose avec l’enregistrement de cette condition prosaïque (ignoble) de la poésie… Ce serait là un bon exemple de subversion (locale) du rapport de production poétique.

 

Comment restituer un peu de la substance du livre de Justine Huppe sans recourir au résumé ? C’est presque impossible, bien sûr. Pourtant La littérature embarquée est très difficile à résumer, parce que l’autrice y noue de très nombreux fils (de filiation ou de tradition), détaille beaucoup de positions diverses, se réfère à toute (ou presque toute) la littérature critique sur son sujet et parce qu’elle nuance sans cesse son propos. En première approximation, on pourrait dire qu’elle ambitionne de réaliser plusieurs opérations en même temps : d’abord une généalogie de la question (comment en est-on venu à « s’embarquer » ?), ensuite une cartographie du territoire embarqué, enfin une opération de tri que l’on pourrait décrire ainsi : pour présenter chacun de ses objets, Justine Huppe prend soin d’écarter d’autres objets possibles ou réels qui pourraient être confondus avec ceux-là. On peut d’autant mieux comprendre ce souci que l’on sait, par exemple, à quel point le signifiant politique s’emploie aujourd’hui à contre-sens. Toujours est-il que la concomitance des trois opérations que j’ai dites ne rend pas la lecture facile, — facilement résumable en tout cas.

 

Conclusion. Très bon livre, très informé, très fortement construit, très nettement engagé (sans fioritures militantes aucunes). On pourra le lire utilement, ne serait-ce que pour engranger les noms d’autres livres à lire (de littérature aussi bien que de théorie). J’ai seulement un regret, que je dédoublerai pour finir en deux motifs : avant d’être un livre, La Littérature embarquée était une thèse. Or même si l’ouvrage a été réécrit, il reste quelques lourdeurs issues de l’université : dans l’introduction, notamment ainsi que dans le premier chapitre, on se fatigue de lire les mentions et les citations de toutes les personnes qui font autorité sur la littérature politique en France (heureusement, les deux derniers chapitres sont plus vifs.) Deuxième motif : cette réflexion sur l’embarquement aurait pu conduire l’autrice à réfléchir (en pratique) sur le style de son essai, quitte à proposer autre chose que cette prose très disciplinaire et disciplinée qui est la sienne ici, — et qui prend un peu l’eau (pour moi). 

 

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