Gloire des formes de Jean Frémon

Les Parutions

16 oct.
2005

Gloire des formes de Jean Frémon

L'auteur hisse d'emblée sa couleur en une phrase :

Je ne suis pas historien d'art, je suis marchand.

mais introduit avec moins de simplicité les deux parties de son ouvrage, il aime les paradoxes et commence par évoquer la seconde : des essais de circonstance écrits pendant une vingtaine d'années sur les très grands artistes qu'il a présentés dans des catalogues à l'occasion d'expositions et qu'il a pris le temps d'écouter, dans leur atelier. Avec d'indispensables illustrations en noir et blanc. Cet assemblage lui paraissant par trop hétéroclite, il a choisi de le faire précéder d'un éclairage sur le désir et la haine des images, sur leur puissance. Cette paraphrase résume mais tasse quelque peu un dispositif non dépourvu d'élégance, de celle qui ne s'affiche pas.
Dans la première partie, outre des anecdotes souvent connues des initiés, on trouvera un savoir de l'image de jadis et d'aujourd'hui mis à la portée d'un large public ; mieux encore, des pensées qu'on a envie de recopier dans son carnet et qui font le bonheur des pensées d'une journée :

Les images, les récits, les mélodies sont des créations présomptueuses. Elles cherchent à séduire, voire à soumettre. Leur gloire est de ce monde. Il arrive qu'on le leur reproche.

Jean Frémon emploie le terme d'image plutôt que celui de figure, il lui permet de dépasser le clivage trop sommaire abstrait/figuratif.
Pascal disait que c'est par le cœur que nous connaissons les trois dimensions de l'espace et c'est ainsi que Frémon connaît les secrets de l'image et de ses artistes : à côté du connaisseur, du collectionneur généralement jaloux et avares de leurs trésors, le marchand s'avance ici en intercesseur généreux. Dans la seconde partie de ce livre, paradoxalement très riche et très simple, on apprend une foule de choses, par exemple que Tapiès et Rainer sont à peu près les seuls artistes du XX ème siècle à représenter des anges...un ange passe... et passent en revue accélérée tous les trucs de David Hockney, les préceptes de Lin Tsi, les agacements de Louise Bourgeois, la mystique de Kounellis, la bibliothèque de Saura, les tests d'Alechinsky mais Frémon ne se contente pas de rapporter des anecdotes plus ou moins éclairantes ; de même qu'il nous rapproche des artistes, il opère des rapprochements souvent saisissants, grâce à sa capacité d'écouter, entre les œuvres et les hommes.
Ce qui lui permet de soulever des questions essentielles mais lui donne aussi la puissance d'affirmer :

...la poésie n'est pas dans je ne sais quelle poétique mais dans le surcroît. Elle est dans ce qui mystérieusement demeure- parfois- quand on s'est évertué à chasser systématiquement tout ce qui lui ressemble.

La traque occidentale de la ressemblance est en effet une longue période sombre qui commence après Giotto et Cimabue pour s'achever heureusement avec Cézanne, telle est l'histoire de l'art des modernes que Frémon divulgue au sens le plus noble du terme, sans se soucier de la morgue de certains contemporains.
Le commentaire de sitaudis.fr éd. POL 2005
550 p.
30 €