La Revue TINA, numéro 1 par Nathalie Quintane

Les Parutions

26 nov.
2008

La Revue TINA, numéro 1 par Nathalie Quintane



Un nom années 90. Une revue d'aujourd'hui : 2/3 réflexion, 1/3 création, un format (de poche) à la Inculte, la fraîcheur et la crédibilité en plus évidemment, personne dans le comité de rédaction n'ayant vendu suffisamment pour que l'idée lui vienne de racheter le FC Nantes 1ou la chaîne Shopi.



L'éditorial, heureusement énervé (préalable nécessaire, d'ailleurs : pourquoi faire une revue si l'on n'est pas énervé, et si l'on n'est pas énervé, entre autre et avant tout, par l'état de chose des revues déjà disponibles ?), donne un angle d'attaque décliné dans un dossier "littérature occupée" varié (entretien, recension, fiction polémique), qui cerne, assez précisément chacun à sa façon, le problème et son étendue : " L"horizon est bouché. Nous sommes confinés dans un espace critique ultra-minoritaire qui est en gros celui de l'école de Francfort, la critique de la culture (...) un héritage tout à fait respectable mais désespérant. " (Salmon), " La résistance universitaire à la mutation des formes de perception des sociétés humaines ne revient-elle pas à se placer progressivement dans l'incapacité à lire (penser et travailler notre époque) ? (...) comme s'il s'agissait à tout prix de maintenir la représentation d'un monde qui n'est plus." (Massera).



Maintenir la représentation d'un monde qui n'est plus, sans doute est-ce ce à quoi veille, plus ou moins consciemment, le massif français de romans&textes de qualité qui fait l'ordinaire de la République Bananière des Lettres, non celle des Lévy ou Musso (trop facile), mais celle où l'on associe "dans un même livre un petit dispositif littéraire simple et efficace et un bon petit problème de société" (Delaume) - et là, il y a un paquet d'auteurs et de maisons d'édition (y compris chez les indépendants parfois) qui devraient se sentir concernés...



On sent que cette revue est ainsi née du poids de souffrance qu'engendre ce type de situation, parce que ce type de situation (impasse universitaire + désuétude littéraire + marchandisation du livre, qui vont ensemble) a une incidence directe sur la vie des écrivains, qu'elle enterre 2, sur la vie des chercheurs, qu'elle entraîne à la "triche" ou à l'exil 3et sur l'existence matérielle et morale de quelques un(e)s, qui auraient eu la possibilité de devenir des chercheurs novateurs si - et qui viennent grossir le gros des troupes intellectuelles précaires.



Des textes de la partie "création", certains sont vifs, d'autres un peu fatigués.

Emergent le drôle et bien vu Vox Populi de Karoline Georges, le malin Damiansky Code de Guy Tournaye (dédié à Maria Wutz...). Les autres se déploient entre  roman (Pagano, Yargekov ou la science-fiction classique de Bassmann, présenté comme une sorte de Rouillan, mais fictif - intéressant il y a 10 ans, désolant aujourd'hui), littérature conceptuelle, copié/collé à la ligne de la langue générale des médias.



Un renouveau possible semble bel et bien passer, d'abord et simultanément (!), par la réflexion, dans la "démarche combinée d'un pluralisme méthodologique" 4(Habermas - Frankfurt, encore !). Les recensions, qui font la part belle aux Prairies Ordinaires ou à La Fabrique (excellente note de lecture de A travers les murs, de Eyal Weizman) autant qu'à Tristram, Al Dante ou POL, l'indiquent.







1Bégaudeau, pour les incultes.

2En ce sens, le texte de Pascale Casanova décrit/réalise la prophétie du pire, c'est-à-dire de l'actuel : une littérature des souterrains et des terriers.

3 cf. les explications de Thomas Clerc (in Université : la volonté de ne pas savoir) sur ses procédés de contournement d'un milieu globalement "hostile".

4Mougin (dans l'entretien cité précédemment) suggère que le "premier travail de l'université" devrait consister en "un travail de sociologie de l'édition et de la lecture" : à l'usage des enseignants, donc, puisqu'un universitaire "qui se tourne vers le contemporain sera tenté d'y pointer les auteurs indiscutables sur la question des bons vieux signes de la littérature comme disait Barthes" (et Mougin de citer Michon, Bergougnoux, etc) ? Cette priorité accordée à la sociologie me laisse perplexe, non parce qu'il s'agit de la sociologie, mais parce qu'il ne me semble pas pertinent, au stade où nous en sommes, de donner la priorité à quelque "grille" que ce soit (mais sans doute ai-je de trop mauvais souvenirs du "tout narratologique" ou du "tout sémiologique" de mes propres études). En tout état de cause, bon courage pour sortir nos spécialistes du récit de Michon, Bergougnoux ou des Minuit sages ; une vraie révolution en perspective.