Les Carnets de l'Iliazd Club, 8 par Jacques Demarcq

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01 juil.
2015

Les Carnets de l'Iliazd Club, 8 par Jacques Demarcq

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 Une histoire ancienne

 

Résumé des épisodes précédents.

     Ilia Zdanevitch, dit Iliazd (1894-1975) est né à Tbilissi en Géorgie. À Saint-Pétersbourg en 1912, il propage le futurisme avant de fonder le « toutisme » avec les peintres Larionov, Gontcharova et Mikhaïl Le Dentu (mort au front en 1917). Revenu à Tbilissi en 1917, il fonde la Compagnie du Degré 41 avec Terentiev et Kroutchenykh, « pour la défense et l’illustration du zaoum ». Il débarque fin 1921 à Paris, où l’hébergent Larionov et Gontcharova. Il rencontre alors Picasso, Delaunay, les dadaïstes. Sur les presses de l’imprimerie Union (http://imprimerie-union.org), il applique l’esprit zaoum à la typographie avec Ledentu le Phare (1923, réédition Allia, 1993). Il devient l’un des organisateurs des Bals russes de Montparnasse. Il travaille aussi, dans les années 30, à la création de tissus de mode avec Sonia Delaunay puis Coco Chanel.

 

L’histoire, à présent.

     À la Libération, les zazous, Vian, Jean Sol Parte et Camus ne suffisent pas pour restaurer le Paris littéraire d’avant-guerre. L’ambiance est morose lorsque surgit, en janvier 1946, Isidore Isou, 20 ans. Son message est simple : « je suis le renouveau ». Et il sait communiquer : déclamations phonétiques, petite troupe d’excités, tracts incendiaires contre « la pègre littéraire de la Résistance et du surréalisme ». La presse se régale : ça change des existentialistes ! Paulhan, réglant peut-être des comptes personnels, publie Introduction à une nouvelle poésie et une nouvelle musique, du prodige Isou, au printemps 1947 chez Gallimuche.

     Iliazd, 53 ans, ne peut laisser passer. Le 21 juin 1947, il donne boulevard Saint-Germain une conférence au titre diluvien, « Après nous le lettrisme ». Il décrit, les décriant, des épigones qui discréditent par leur cabotinage des tentatives innovantes. Pour preuve, il présente Khlebnikov, Kroutchenykh, Terentiev, mais aussi Marinetti, les dadaïstes Hugo Ball, Jean Arp, et les poèmes nègres de Tzara. Présents, Isou et sa troupe finissent par envahir l’estrade.

     Iliazd décide peu après de publier un florilège des avant-gardes associant, comme de juste, peintres et poètes. Son exigence de sérieux réclame du temps. Poésie de mots inconnus ne paraîtra que deux ans plus tard, en juin 1949. Mais le sommaire est époustouflant. Il comprend une majorité d’oubliés, en 1949, dont la plupart seront (re)découverts plus tard. Ainsi Albert-Birot, Hans Arp (en tant que poète), Paul Dermée, Hugo Ball, Raoul Hausmann (isolé à Limoges), Eugène Jolas (animateur de la revue transition), Khlebnikov (non encore traduit), Kroutchenykh, Terentiev, Vincente Huidobro et Schwitters (tous deux mort en 1948). De connus à l’époque il n’y a guère qu’Audiberti, Tzara, Artaud, Bryen et Seuphor (ces deux derniers en tant qu’artistes). Manque étonnamment I. K. Bonset (pseudo de Théo van Doesburg). Les futuristes italiens, compromis avec le récent fascisme, ont été écartés par Iliazd.

     Reste que sa sélection de poèmes majoritairement sonores, dont les siens, fait mieux que remettre au jour une des tendances mineures quoique internationales de la poésie du premier vingtième siècle. Par la variété des exemples, elle annonce, mieux que le lettrisme, un développement majeur de la poésie sonore dans les deux décennies suivantes, avec François Dufrêne (un temps lettriste), Henri Chopin, Heidsieck, Bryon Gysin, Bob Cobbing, le groupe Noigandres, etc. On en sait les suites jusqu’au siècle 21.

     Les artistes choisis pour valoriser des poètes trop mal connus étaient déjà des célébrités. La plupart le sont restés : Matisse, Braque, Picasso, Léger, Masson, Giacometti, Chagall, Laurens, Miró, Arp, Sophie Tauber, ainsi que Villon, Dominguez, Metzinger, Gleizes, Survage, Bryen, Wols. Leurs tailles-douces sont tirées par Lacourière, leurs lithos, chez Mourlot. Les textes sont composés en capitales Europe (une linéale proche du Gill) et imprimés par Iliazd à l’imprimerie Union sur papier à la cuve. Les feuillets, un par auteur, sont divisés en quatre blocs. L’artiste intervient sur l’un, parfois deux (Bryen, Gleizes, Hausmann), rarement l’ensemble (Miró, Survage).

     Pliés en quatre, ils ont été mis sous un emboîtage de 16,5 cm de hauteur. Le tirage a été limité à 158 exemplaires, dont 115 mis en vente au prix de 40 000 (anciens) francs. C’est cher, un ouvrage de bibliophilie, dont le seul effet n’a pu être que de faire connaître des poètes rares à des amateurs d’art. Il en allait souvent ainsi… avant la dernière guerre. La diffusion a depuis changé, en partie grâce à l’apparition de lectures publiques, détachées du cabaret dix-neuvième ou dadaïste.

     De ce morceau d’histoire, Poésie de mots inconnus, on trouve une reproduction couleur dans Les Carnets de l’Iliazd Club, volume 8, ainsi qu’une présentation par Françoise Le Gris, que je viens de résumer à ma manière.