Logique de l'objet de Philippe Bonnefis par Jacques Barbaut

Les Parutions

19 avril
2016

Logique de l'objet de Philippe Bonnefis par Jacques Barbaut

 

Son ambition, s’il avait pu l’afficher sans ridicule, était de rendre le commentaire sur la littérature… à la littérature ! De là cette démarche qu’on lui a beaucoup reprochée, et qui consistait à aller vers la littérature avec des moyens de littérature.

notice « Philippe Bonnefis »
site des éditions Galilée

     Ce recueil de quatorze articles de provenances diverses — ou mélanges posthumes —, réunis sous l’intitulé Logique de l’objet, possède un long sous-titre composé de huit patronymes : Flaubert, Baudelaire, Malraux, Cendrars [3 articles], Ponge [id.], Simon, Quignard, Adami.

     Déployer in fine l’étendue d’un jeu de cartes en éventail, sans oublier les auteurs qui firent spécifiquement l’objet de livres : Comme Maupassant ; LInnommable, essai sur l’œuvre d’Emile Zola ; Céline ou le Rappel des oiseaux ; Giono, le petit pan de mur bleu ; Le Cabinet du docteur Michaux…, répartis pour l’essentiel entre les éditions Galilée (douze titres à leur catalogue) et les Presses universitaire de Lille/Septentrion, où Philippe Bonnefis codirigea la Revue des sciences humaines et où il fonda et dirigea la collection « Objet », forte de 85 ouvrages, qui s’achève avec lui.

     Du phé-na-kis-ti-co-pe offert à l’enfant Baudelaire — qui, chacun le sait désormais, « s’écrit sans “e” au début » —, jouet optique consistant en une série de disques en carton dessinés, percés de fentes et nécessitant un miroir, qui mènera l’auteur du Spleen de Paris à la « Morale du joujou » — car « le jouet, comme l’éléphant bouddhique, se souvient de ses vies antérieures » (p. 70) —, jusqu’à la Tour capitale inlassablement scrutée, anamorphosée puis érigée en hyperbole.

     Aux quatorze nouvelles constellations australes observées par La Caille en 1752, le Fourneau chimique, l’Horloge à pendule, le Réticule rhomboïde, la Machine pneumatique…, le docteur Padroso est sur le point d’ajouter la Tour Eiffel sidérale. (144)

     Tout un étourdissement de savoirs, comme on dirait ailleurs une hémorragie de couleurs — de la géologie (« Entre Trias et Crétacé »), de l’astronomie, de la mythologie, de la musique, de la peinture et de la danse, de la cosmétique, art des fards et des parfums, de l’ronautique, de la botanique, de la zoologie à foison.

La littérature pongienne, à cet égard, est une zoolittérature où l’« animot » serait au bestiaire ce qu’aux flores ou aux herbiers sont ses « métaflores ». (190)

     Une philologie (entendue comme « amour des mots ») qui ne délivre, par glissements progressifs, qu’enchantements et ébahissements…

Une petite chose qui en cache une plus grande : j’ai défini tout à l’heure le mot « sapate ». Un citron, et il y a dedans un gros diamant. Mais on nommait encore « sapate », dans les cours d’Espagne et d’Italie, cette partie du ballet où, en grande pompe, avec toutes sortes de grâce, le présent, caché comme on l’a dit, était fait à la dame.

Un « sapate » est un cas du « momon ». […]

Une « momerie » et une « mascarade ». « Momerie » et « momon » sont le même. (240)

     Cet inlassable professeur (université de Lille-III, université Emory [Atlanta, Géorgie, E.-U.]), dont l’érudition semblait de dimensions fantastiques, compilateur des traductions du Tao-tö king de Lao-tseu, collectionneur de noms propres — la Chose Capitale — et rêveur en onomastique, celui qui ne pouvait que rencontrer Pascal Quignard sur sa route emprunte à l’étymologie — recours aux tomes du Littré —, à la taxinomie — Linné et ses inventaires considérables —, en passe par la topologie des nœuds marins, les tableaux des espèces, les Eléments d’algèbre de Leonhard Euler, les livres des simples, établit des tables de correspondances, des ponts entre les disciplines, se réfère aux récits de fondation, aux textes de toutes les traditions, aux vocabulaires spécialisés, aux dictionnaires de langue, aux glossaires des figures de style & des fleurs de rhétorique.

Zeugme (ou attelage), aposiopèse (ou réticence), tmèse, chleuasme, hyperbate, métalepse, oxyton, amphisbène, anapodoton, qui est une variante de l’anacoluthe, sanglier, hendiadyin, léonisme et rimes emperières : la rhétorique, il n’y a pas encore si longtemps, appelait cela des figures. Figures de syntaxe, de grammaire ou de pensée, à vrai dire, en ces temps de misère, ces nuances ne sont plus de saison.

(226, « Dans le style des hirondelles, causerie »)

     Ou de la coccinelle — c’est à dire ce qu’il y a de plus petit, ou presque, dans le monde de l’expérience sensible —, de la ligature « & » — « perluète, pirlouète… pirouette ! », « dernier et miraculeux soubresaut de la calligraphe dans la typographie », « signe des conjonctions paradoxales » —, à l’occasion d’un hommage à Valerio Adami…

jusqu’a une Uranographie, que fit paraître en 1801 Johann-Elert Bode, qui dirigea pendant cinquante ans l’observatoire de Berlin, qui recense et dessine en de magnifiques gravures les positions de 17 240 corps célestes, dont « Musca, la minuscule, l’infime constellation de la Mouche, astérisme aujourd’hui disparu de nos cartes », cette « mouche » — précise ou rétrograde Philippe Bonnefis —, pour suivre une autre ligne, qui est aussi un leurre qui dissimule un hameçon, ou un hameçon déguisé en leurre, un leurre & un hameçon.

     Le tout ornementé, fermé à peine, d’un beau ruban bleu roi, une faveur, un lien — une « boucle », si vous préférez :

Beau ruban frisé qui va s’amincissant, joli nœud Louis XVI dont les enroulements à travers l’espace, sous le burin inspiré du graveur, en sont venus à esquisser la figure d’une immense esperluette. (319)