Nouvelle poésie des États-Unis, NIOQUES N°22-23 et DOUBLE CHANGE par Pierre Vinclair

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26 nov.
2020

Nouvelle poésie des États-Unis, NIOQUES N°22-23 et DOUBLE CHANGE par Pierre Vinclair

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Nouvelle poésie des États-Unis, NIOQUES N°22-23 et DOUBLE CHANGE

 

L’anthologie de poésie américaine est un sous-genre de la poésie française marqué par Vingt poètes américains (Gallimard, 1980), de Deguy et Roubaud, ou 21+1 poètes américains d'aujourd'hui (Delta, 1986) puis 49+1 nouveaux poètes américains (Un bureau sur l'Atlantique / Royaumont, 1991) de Royet-Journoud et Hocquard. Dans un entretien pour Double Change, ce dernier énonçait les enjeux de leur entreprise : « je ne sais pas l'anglais. Je peux dire — et ce n'est pas une boutade — que j'ai fondé Un bureau sur l'Atlantique pour avoir accès en français à la poésie américaine. » Le collectif Double Change (Vincent Broqua, Olivier Brossard, Abigail Lang), héritier hérétique (car les trois traducteurs savent parfaitement l’anglais) de cette tradition, est le maître d’œuvre de l’anthologie Nouvelle poésie des États-Unis, parue sous la forme d’un numéro double de la revue Nioques de Jean-Marie Gleize.

« Que se passe-t-il dans l’écriture expérimentale des États-Unis ? » (p. 7) Beaucoup de choses, à n’en pas douter, à lire ce volume qui, outre les textes en français, propose — et c’est remarquable — des introductions critiques écrites par les auteurs et les textes originaux en anglais. Entre autres, et pêle-mêle : du bilinguisme et de l’auto-traduction ; des migrations, des expatriations ; de l’auto-commentaire, du discours critique, ironique, indirect libre ; du ready-made ; l’utilisation d’internet, de ses formes, de ses langages ; du féminisme, de l’anti-racisme ; des références plus ou moins distanciées aux avant-gardes, Frank O’hara, Bob Perelman, Kenneth Goldsmith ; de l’insolence ; des commentaires Facebook, des petits pouces bleus ; de l’Asie ; des lettres d’insulte ; des tentatives de dire ce qu’est la poésie et ce qu’elle n’est pas ; l’influence du punk ; de la politique ; Obama et Trump ; de la BD ; de la programmation informatique ; de la prose, des vers, des réflexions sur la forme et sur l’absence de forme. Il y a aussi des choses qui, étonnamment (étant donné leur importance ou bien pour les poètes des générations précédentes, ou bien pour les contemporains non-poètes), ne se passent pas, ou pas beaucoup : un dialogue avec la poésie européenne ; une réflexion ou un engagement autour de l’urgence climatique.

Parmi les 15 textes qui nous sont présentés, la plupart sont intéressants à plusieurs titres et selon des perspectives propres — chacun trouvera dans cet ensemble riche quelle chaussure est à son pied. Pour ma part, je suis heureux d’avoir découvert dans ce numéro l’œuvre de Mia You, dont les développements théoriques sur le poème comme chaos, autant que l’improvisation déjantée où elle raconte (en une suite de vers incisifs, facétieux et interrompus par des réminiscences) une lecture de poésie d’avant-garde où elle a « commis l’erreur fatale » d’emmener des amis non-poètes, m’ont passionné : « Ma mère n’avait pas tort quand elle disait que Kim / Jong-un était en Suisse, quand moi j’étais à Oxford, / C’est là que j’avais comme prof de poésie une dame à chats, / j’oublie son nom mais c’était une des poètes préférées / d’un autre poète dont j’oublie le nom, un / de ces mecs dont l’œuvre passionne les Anglais et / que les Américains publient dans Ploughshares. Donc, / la meuf m’a conseillé d’écrire sur mon identité coréenne / si je voulais me « placer » comme poète, c’est pourquoi / j’ai écrit un poème sur T. S. Eliot dans le métro / de Londres, façon de dire JE VOUS EMMERDE. / Comme vous voyez, je ne suis pas très bonne quand il s’agit / de dire leurs quatre vérités aux gens. Est-ce ultra narcissique de penser / à mes années de formation poétique pendant cette lecture / ou bien est-ce que c’est ce que fait aussi ce gars qui opine en rythme, / occupé à composer son Sur-la-route-en-vers-post-libre […] » (p. 330)

Deux questions me semblent particulièrement irriguer l’ensemble du volume, suffisamment générales pour qu’elles intéressent aussi les poètes français contemporains. La première concerne le statut de l’avant-garde lui-même : cela existe-t-il, cela est-il souhaitable ? Et plus particulièrement : cela n’est-il pas que l’expression d’une classe privilégiée, un loisir de mâles blancs à gros diplômes ? Aux États-Unis, cette question est notamment soulevée à propos du « conceptualisme » de Kenneth Goldsmith, en position de pouvoir ces dernières décennies : « Parmi les forces qui sous-tendent la production poétique actuelle aux États-Unis, explique l’introduction, la politique des identités [identity politics] et sa remise en cause sévère des politiques de l’avant-garde et de leurs commentateurs, notamment dans un texte polémique de Kathy Park Hong ‘Delusions of Whiteness in the Avant-Garde [l’illusion blanche de l’avant-garde]’ qui fit grand bruit en 2014 par son attaque de ce que l’autrice identifiait comme institutions poétiques, attaque motivée par une volonté politique de visibilisation des minorités dans la poésie d’avant-garde » (p. 8) On peut lire en cliquant sur ce lien, ce texte dont la première phrase est en effet éloquente : ‘To encounter the history of avant-garde poetry is to encounter a racist tradition.’ [« Rencontrer l’histoire de la poésie d’avant-garde c’est découvrir une tradition raciste »]. Je ne développe pas ce point, mais il me semble qu’une lecture des avant-gardes à travers le prisme du « privilège blanc » est le signe que la poésie américaine est devenue, à la différence de la poésie française, un lieu investi par les « minorités ». On peut ne pas accorder de crédit théorétique à la pensée « décoloniale », mais il faut tout de même se réjouir, me semble-t-il, de l’ouverture sociologique du champ.

Le deuxième enjeu majeur concerne la forme du poème à l’heure d’internet : deux sous-questions se posent. La première porte sur les langages : la poésie contemporaine doit-elle ressembler à celle d’un temps où n’existaient ni le code informatique, ni les réseaux sociaux et leurs nouvelles conventions ? Sur ce point, la réflexion me semble finalement assez attendue, voire naïve, et lorsque Danny Snelson écrit « de nos jours, les comptes de memes [c’est-à-dire ces images que l’on met en commentaire sur les réseaux, et qui fonctionnent comme des lieux communs humoristiques ou critiques] alternatifs produisent le travail poétique le plus urgent et le plus typographiquement intéressant » (p. 272), cela me semble au mieux du sous-Apollinaire (« Tu lis les prospectus les catalogues les affiches qui chantent tout haut / Voilà la poésie ce matin et pour la prose il y a les journaux »), l’élégance en moins et l’esprit de sérieux en plus. Une deuxième sous-question émerge, sur le médium et ses effets de pouvoir : la poésie peut-elle encore se faire dans des livres, à l’heure des groupes Facebook ? Quelle différence entre poésie et Instapoésie ? Quel que soit l’intérêt qu’on peut prendre à ces questions en elle-mêmes éloignées des enjeux formels, la manière dont les pages proposées par Sophia La Fraga les traitent est très réussie : l’ensemble est composé de ready-mades, faits à partir de messages électroniques insultants que lui ont envoyés des membres de divers groupes de poésie sur Facebook. Paradoxalement, ce sont en effet ces derniers qui sont le plus attachés aux conventions du genre littéraire, et finalement les gardiens de la poésie à l’ancienne. Ils harcèlent donc Sophia La Fraga en lui enjoignant de ne pas « taguer » sur le réseau ses propres productions « poésie », sous prétexte que ce sont, justement, des ready-mades — et ce sont ces messages qu’elle découpe en vers et qu’elle nous offre à lire. Parmi eux, celui-ci, aussi malicieux qu’il soulève une question cruciale : « ID #33358 : / pfffffffffffffffff / cette meuf me soûle. / qui a tagué ça / poésie ?!?! » (p. 157)

 

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